Stéphane Chaudesaigues

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Les enfants trouvés de Paris : grandir sans connaître son nom

mardi 02 juin 2026
Les enfants trouvés de Paris : grandir sans connaître son nom

Les enfants abandonnés au seuil de la ville

Pendant plusieurs siècles, Paris a vu arriver des milliers d’enfants dont personne ne voulait ou ne pouvait assumer la charge. Certains étaient déposés anonymement dans les tours d’abandon des hospices. D’autres étaient laissés devant une église, une porte cochère ou l’entrée d’un établissement charitable.

On les appelait alors les « enfants trouvés ».

Le terme peut paraître doux aujourd’hui. Il ne l’était pas.

Il désignait des nourrissons dont les parents avaient disparu de leur existence avant même qu’ils soient capables de parler.

Pour beaucoup de ces enfants, l’histoire commence par une absence.

Pas une absence symbolique.

Une absence réelle.

Un père inconnu.

Une mère disparue.

Parfois les deux.


Les tours d’abandon : disparaître sans être vu

À partir du XVIIe siècle, plusieurs établissements mettent en place un système destiné à éviter les infanticides et les abandons dans la rue.

Le plus connu est le tour d’abandon.

Il s’agit d’un cylindre pivotant installé dans un mur.

Une mère peut y déposer son enfant anonymement.

Elle tourne le mécanisme.

Une cloche est actionnée.

L’enfant est récupéré à l’intérieur du bâtiment.

La femme repart sans être vue.

Le système se veut charitable.

Il sauve incontestablement des vies.

Mais il institutionnalise aussi une réalité terrible : celle d’enfants qui grandiront sans connaître leurs origines.


Grandir sans père, sans mère, sans histoire

Pour un enfant trouvé, la question de l’identité apparaît très tôt.

Aujourd’hui encore, beaucoup de personnes cherchent leurs origines.

Au XIXe siècle, cette recherche était souvent impossible.

Jeunes garçons devant les murs de la prison de la Petite Roquette à Paris au XIXe siècle.
Tous les enfants enfermés à la Petite Roquette n’étaient pas des criminels. Certains étaient placés par leurs familles ou considérés comme difficiles.

L’enfant reçoit parfois :

  • un prénom ;
  • un numéro ;
  • un nom attribué par l’administration.

Mais il ne reçoit pas son histoire.

Il ignore :

  • d’où il vient ;
  • qui étaient ses parents ;
  • pourquoi il a été abandonné.

Dans une société où le nom, la famille et la filiation occupent une place centrale, cette absence pèse lourdement.

Comment se construire lorsque l’on ne sait pas à qui l’on appartient ?

Cette question traverse l’histoire des enfants trouvés.

Elle dépasse largement le seul XIXe siècle.


L’Assistance publique et les nourrices

Après leur admission, les enfants sont généralement confiés à des nourrices.

Beaucoup quittent Paris dès les premières semaines de leur vie.

Ils sont envoyés à la campagne.

Parfois très loin.

L’objectif est simple : les faire survivre.

Car la mortalité infantile est alors considérable.

Tous n’atteignent pas l’âge adulte.

Ceux qui survivent grandissent souvent dans un entre-deux.

Ils ne sont plus totalement parisiens.

Ils ne sont pas vraiment issus de la famille qui les élève.

Ils vivent avec une identité incomplète.

Une identité administrative.

Plus qu’une identité familiale.


Une société qui classe ses enfants

L’histoire des enfants trouvés éclaire le regard que la société porte sur l’enfance.

Au XIXe siècle, les institutions classent.

Elles distinguent :

  • les enfants légitimes ;
  • les enfants naturels ;
  • les orphelins ;
  • les abandonnés ;
  • les vagabonds ;
  • les mineurs délinquants.

Cette logique produit tout un réseau d’établissements spécialisés.

Certains accueillent.

D’autres surveillent.

D’autres encore corrigent.

Entrée de la Maison des Jeunes Détenus de la Petite Roquette à Paris au XIXe siècle, avec plusieurs jeunes devant les murs de l’établissement.
La Petite Roquette accueillait des mineurs condamnés, des vagabonds, des orphelins et parfois des enfants placés par leurs propres familles dans le Paris du XIXe siècle.

C’est ainsi que l’on retrouve progressivement :

  • les hospices ;
  • les orphelinats ;
  • les maisons de correction ;
  • et plus tard la prison de la Petite Roquette.

Dans tous les cas, la même question revient :

Que faire des enfants lorsque les adultes ne sont plus là ?


Tous les abandons ne se ressemblent pas

Il serait faux d’imaginer que toutes les mères abandonnent leur enfant par indifférence.

La réalité est beaucoup plus complexe.

Nourrisson déposé dans un tour d’abandon d’un hospice parisien au XIXe siècle.
Pendant des siècles, des nourrissons furent déposés anonymement dans les tours d’abandon des hospices parisiens. Beaucoup grandirent sans connaître leurs parents ni leurs origines.

Certaines sont :

  • extrêmement pauvres ;
  • célibataires ;
  • rejetées par leur famille ;
  • incapables matériellement de nourrir un enfant.

D’autres cherchent simplement à lui offrir une chance de survie.

Derrière chaque abandon se cache une histoire particulière.

Et souvent une détresse.

L’administration enregistre des chiffres.

Mais derrière les registres existent des vies.

Des choix impossibles.

Des séparations irréversibles.


Le nom comme premier héritage

L’une des choses les plus précieuses qu’un parent transmet à un enfant est souvent son nom.

Pour les enfants trouvés, ce nom manque.

Ou plutôt il est remplacé.

Attribué.

Créé.

Inventé.

Le nom devient alors un objet administratif plutôt qu’un héritage.

C’est peut-être ce qui rend leur histoire si universelle.

Car derrière l’abandon matériel apparaît une autre forme de perte :

la perte du récit.

Sans parents identifiés, il devient difficile de savoir :

  • d’où l’on vient ;
  • qui l’on est ;
  • ce qui nous précède.

Cette réflexion se retrouve aujourd’hui au cœur de Maison Chaudesaigues.


Ce que cherchent les enfants

Les enfants trouvés de Paris ne cherchent pas seulement à survivre.

Comme tous les enfants, ils cherchent :

  • une place ;
  • une origine ;
  • un regard ;
  • une histoire.

Cette quête traverse les siècles.

Elle rejoint également la réflexion développée dans Entre Marianne et Jeanne : revenir à l’essentiel, trouver sa place autrement.

Elle se retrouve dans La Petite Roquette : quand Paris cherchait à redresser son enfance, où d’autres enfants se retrouvent enfermés parce que la société ne sait plus quoi faire d’eux.

Elle rejoint aussi l’histoire racontée dans Femmes tondues : les enfants oubliés, lorsque les conséquences des actes des adultes retombent sur les générations suivantes.


De l’abandon à la transmission

L’histoire des enfants trouvés n’est pas seulement celle de la pauvreté ou de l’assistance.

C’est aussi celle de la recherche d’un point d’ancrage.

D’un nom.

D’une filiation.

D’un récit.

À travers les siècles, des générations entières ont tenté de reconstruire ce qui leur manquait.

Parfois en retrouvant leurs origines.

Parfois en construisant autre chose.

Parfois en transmettant à leur tour.

C’est cette réflexion qui se retrouve aujourd’hui au cœur de Maison Chaudesaigues, où mémoire, filiation, territoire et transmission se rejoignent autour d’une même question :

Comment se construire lorsque l’on ne connaît pas entièrement son histoire ?

Et peut-être aussi :

Comment transmettre lorsque l’on a longtemps cherché ce qui manquait ?