Les Apaches : quand les enfants des rues inventaient leur propre famille

À la fin du XIXe siècle, Paris découvre une nouvelle peur.
Dans les journaux, les commissariats et les récits populaires, un mot revient sans cesse :
Apache.
Pour le lecteur de l’époque, l’Apache est un voyou. Un souteneur. Un bagarreur. Un voleur. Un homme des faubourgs toujours prêt à sortir un couteau pour défendre son territoire ou régler un différend.
La presse populaire s’empare du phénomène. Les récits sensationnalistes se multiplient. Peu à peu, l’Apache devient un personnage à part entière de la Belle Époque.

Mais derrière le mythe se cache une réalité plus complexe.
Avant d’être des Apaches, beaucoup furent d’abord des enfants.
Les enfants d’un Paris que l’on ne montre pas
Le Paris de la Belle Époque n’est pas seulement celui des grands boulevards, des théâtres et des expositions universelles.
C’est aussi celui des arrière-cours, des logements surpeuplés, des ateliers, des usines et des garnis où plusieurs familles vivent parfois dans une seule pièce.
Dans ces quartiers populaires, les enfants travaillent très tôt. Ils livrent des marchandises, portent des charges, vendent des journaux ou effectuent de petits travaux pour aider leur famille à survivre.

Beaucoup quittent l’enfance avant même de devenir adolescents.
D’autres grandissent sans père. Parfois sans mère. Parfois sans aucun adulte capable de leur offrir une véritable stabilité.
Certains connaissent des parcours proches de ceux évoqués dans l’article consacré aux enfants trouvés de Paris, dont l’histoire commence souvent par une séparation et l’absence de repères.
La rue devient alors leur école.
Et parfois leur famille.
Lorsqu’une bande remplace la maison
Les bandes naissent dans cette réalité.
Pour la police, elles représentent une menace.
Pour ceux qui les rejoignent, elles offrent souvent ce qui manque ailleurs : une protection, une identité, une reconnaissance et un sentiment d’appartenance.
On y reçoit un surnom.
On y gagne une réputation.
On y trouve une place.

Lorsqu’un enfant ne trouve plus sa place dans sa famille, il finit souvent par la chercher ailleurs.
Pour certains ce sera un atelier.
Pour d’autres un régiment.
Pour d’autres encore une bande.
Beaucoup de ces jeunes ont connu des parcours comparables à ceux des enfants de l’Assistance publique, ballotés entre placements, familles d’accueil et institutions.
Les Apaches ne sont pas seulement des délinquants.
Ils sont souvent les enfants que personne n’a réellement attendus.
Les bals des faubourgs
Le cœur du monde Apache bat dans les bals populaires.
Le bal est à la fois un lieu de fête, de rencontre et de confrontation.
On y danse.
On y boit.
On y séduit.
On y provoque.
On y règle parfois ses comptes.
Les bandes s’y croisent.
Les rivalités s’y affichent.
Les réputations s’y construisent.
Le bal devient pour beaucoup ce que la place du village représentait autrefois dans les campagnes.
Un lieu où chacun cherche sa place.

Les gigolettes et les souteneurs
Autour de ces bals gravitent les jeunes femmes des faubourgs.
Les journaux les appellent souvent les gigolettes.
Certaines sont ouvrières.
D’autres blanchisseuses.
D’autres encore vivent de petits métiers précaires.
Quelques-unes basculent dans la prostitution.

Autour d’elles apparaissent les souteneurs, les jeux clandestins, les trafics et les arrangements de survie.
Pour beaucoup de ces jeunes, il ne s’agit pas d’un choix romantique ou aventureux.
Il s’agit simplement d’un moyen d’exister dans un monde qui offre peu de perspectives.
Le Paris populaire des ouvriers, des bougnats et des marges
Les Apaches appartiennent au même Paris que celui des ouvriers, des artisans et des migrants venus chercher du travail.
Le même Paris que découvrent les Auvergnats montés à la capitale, venus tenter leur chance loin de leur terre natale.
Le même Paris des petits métiers, des cafés, des ateliers et des casernes.
Ce monde populaire n’est pas celui des salons bourgeois.

C’est celui où l’on travaille dur.
Où l’on tombe parfois.
Où l’on se relève quand on le peut.
De la rue à la prison
Tous les Apaches ne finissent pas derrière les barreaux.
Mais beaucoup croisent la justice.

Pour certains, la prison devient presque une étape ordinaire.
Pour les plus jeunes, la société de l’époque privilégie souvent l’enfermement et les maisons de correction pour enfants, censées redresser les comportements.
Parmi ces établissements figure la Petite Roquette, prison parisienne destinée aux jeunes détenus.
Derrière ses murs se retrouvent des vagabonds, des enfants abandonnés, des petits délinquants et des adolescents que la société ne sait plus comment accompagner.

Ces jeunes ressemblent souvent davantage à des enfants perdus qu’à de véritables criminels.
Anastase Chaudesaigues et les enfants de la Petite Roquette
L’histoire prend ici une dimension particulière.
Car à la même époque, un homme de la famille Chaudesaigues travaille précisément dans cet univers.
Anastase Laurent Chaudesaigues exerce comme gardien à la Petite Roquette.

Mais Anastase n’est pas seulement un gardien.
Il est lui-même un enfant marqué par une rupture.
Son père, Isabeau Félicité Chaudesaigues, disparaît alors qu’il est encore jeune.
Comme beaucoup d’enfants de son époque, il grandit avec l’absence.
Puis viennent les campagnes militaires.
La discipline.
La guerre.
La violence des hommes.
Lorsqu’il rejoint la Petite Roquette, il se retrouve face à une jeunesse cabossée par les mêmes blessures.
L’abandon.
La pauvreté.
Les familles éclatées.
Les repères perdus.
Chaque jour, il voit défiler devant lui des adolescents que Paris appelle parfois les Apaches.
Sans le savoir encore, sa propre vie finira elle aussi par basculer.
Le bagne au bout du chemin
Pour certains Apaches, la prison n’est pas une fin.
Elle n’est qu’une étape.

Au bout du parcours apparaissent parfois les bagnes.
La Guyane.
Puis la Nouvelle-Calédonie.
L’exil.
L’éloignement.
La disparition presque complète du monde que l’on a connu.
Quelques décennies plus tard, ces questions réapparaîtront avec les enfants de Belle-Île, dont l’évasion marquera durablement l’opinion publique.
La frontière entre le gardien et le détenu, entre le soldat décoré et le condamné, peut parfois devenir plus mince qu’on ne l’imagine.
L’histoire d’Anastase Laurent Chaudesaigues en apportera un jour une illustration saisissante.
Derrière le mythe
Avec le temps, les Apaches sont devenus des personnages de romans, de chansons et de cartes postales.
Mais derrière le folklore demeurent des vies bien réelles.
Des enfants devenus adultes trop tôt.

Des jeunes cherchant leur place dans un monde qui ne leur en offrait guère.
Des garçons qui, faute d’avoir trouvé une famille solide, finirent parfois par en inventer une autre.
L’histoire des Apaches rejoint ainsi les réflexions développées dans Maison Chaudesaigues, autour des ruptures de filiation, des enfances fragiles, des départs, des absences et des chemins empruntés lorsque la transmission se brise.
Car avant d’être des Apaches, ils avaient presque tous été les enfants de quelqu’un.
Et derrière chaque bande se cache souvent la même question :
Que cherche réellement un enfant lorsqu’il cherche une famille ?
