Stéphane Chaudesaigues

Tatouage, gastronomie & terroir en Cantal – Le blog vivant de Stéphane Chaudesaigues

Partir, revenir, transmettre : Chaudes-Aigues ne peut pas vivre sous cloche

mardi 06 octobre 2026
Partir, revenir, transmettre : Chaudes-Aigues ne peut pas vivre sous cloche

Le 5 octobre 2026, autour de la table 18 de Gourmet & Glouton, la conversation avec Mathilde Jarlier et son père, Pierre, a rapidement dépassé le cadre du dîner.

Mathilde était venue préparer un article consacré à notre territoire pour le magazine papier Échappées Belles. J’avais imaginé cette soirée comme le premier chapitre d’un récit sur Chaudes-Aigues. Elle est devenue une réflexion beaucoup plus large sur les départs, Paris, les bougnats, le désir de revenir au pays et la difficulté de faire évoluer un village sans effacer ce qui constitue son identité.

Une image employée par Mathilde a donné son fil conducteur à toute la soirée : ceux qui sont partis aimeraient parfois laisser le pays « sous cloche » afin de le retrouver exactement comme ils l’ont quitté.

L’image est belle. Elle traduit un attachement profond. Mais elle soulève également une question essentielle : comment préserver Chaudes-Aigues sans la condamner à l’immobilité ?

Une table pensée comme un point de départ

La table 18 n’a pas été choisie au hasard. Chez Gourmet & Glouton, elle se trouve dans l’espace que nous avons baptisé la « place des Bougnats ».

Elle raconte déjà une partie de notre histoire : celle des Auvergnats qui ont quitté leurs villages pour chercher du travail à Paris, avant de devenir charbonniers, marchands de vin, cafetiers ou restaurateurs.

Table 18, place des Bougnats à Chaudes-Aigues, pour la venue d’Échappées Belles
La rencontre avec Échappées Belles a commencé à la table 18, place des Bougnats, avant de se prolonger par une réflexion sur Chaudes-Aigues et son avenir.

Cécile avait préparé un repas capable de parler du territoire par les produits, les recettes et le temps accordé à leur préparation. Je ne reprendrai pas ici le détail de cette cuisine, car le récit du dîner partagé à la table 18 lui est entièrement consacré.

Sur ce blog, je souhaite plutôt retenir ce que cette rencontre a fait émerger : une réflexion sur ce qui pousse les hommes et les femmes à partir, sur ce qui les relie encore au pays et sur les conditions nécessaires pour leur donner envie d’y revenir.

Ceux qui partaient emportaient le pays avec eux

L’histoire de l’Auvergne est aussi une histoire de départs.

Des générations entières ont quitté leurs villages pour trouver ailleurs du travail, une situation et un avenir. Beaucoup ont pris la direction de Paris. Ils y ont construit des commerces, des cafés, des restaurants et des réseaux de solidarité particulièrement solides.

Autocar ancien à Chaudes-Aigues au début du XXe siècle devant des habitants rassemblés dans le centre du village.
Bien avant les voitures modernes, les autocars reliaient déjà Chaudes-Aigues aux villages du territoire et aux grandes routes du Cantal.

Ils n’abandonnaient pourtant pas complètement leur pays. Ils emportaient avec eux ses paysages, ses recettes, ses habitudes, ses accents et une certaine manière de travailler et d’accueillir.

Les bougnats n’ont jamais véritablement quitté l’Auvergne : ils ont transporté une partie du pays jusqu’à Paris.

Le parcours de Mathilde donnait à cette conversation une résonance particulière. Elle a elle-même travaillé pour L’Auvergnat de Paris, journal historiquement lié à cette communauté et à ceux qui continuaient de regarder vers leur territoire d’origine.

Partir était souvent une nécessité. Revenir demeurait un espoir.

Quand les noms ramènent au pays

Au cours du dîner, Pierre Jarlier a évoqué un détail de son histoire familiale qui a soudain donné une autre profondeur à notre échange. Sa grand-mère, née Chaudesaigues, se prénommait Mathilde. Il nous a raconté que sa fille, Mathilde Jarlier, avait reçu ce prénom en hommage à cette aïeule.

À la table 18, alors que nous parlions de ceux qui quittent l’Auvergne, de ce qu’ils emportent avec eux et de leur désir de revenir, un prénom transmis d’une génération à l’autre a ainsi fait réapparaître le nom du pays.

Je ne cherche pas à transformer cette correspondance en certitude généalogique. Rien ne permet aujourd’hui d’établir que cette branche Chaudesaigues et la mienne se rejoignent. Mais le rapprochement n’a pas besoin d’être forcé pour être saisissant : le même nom, une mémoire familiale, un prénom préservé et, autour de nous, Chaudes-Aigues.

Dans ma propre histoire, le nom Chaudesaigues nous conduit vers Mallet, Fridefont et les gorges du Bès, dans cette géographie qui relie Chaudes-Aigues à la Truyère et à Garabit. C’est là que se situe notre berceau familial connu, sur un territoire profondément marqué par les départs, l’exode rural et, plus tard, la mise en eau du barrage de Grandval. L’ancien village de Mallet a disparu, mais les noms, les récits et les attaches ont traversé l’eau et les générations.

Vue ancienne du village de Mallet dans le Cantal, berceau historique de la famille Chaudesaigues
Le village de Mallet, dans le Cantal, là où commence la trajectoire connue de la famille Chaudesaigues au XVIIe siècle.

Plus loin dans l’histoire, les archives font apparaître l’ancienne famille de Chaudesaigues de Tarrieux, seigneurs de Tarrieux et de Châteauvieux, barons de Saint-Juéry. Châteauvieux désigne ici une ancienne seigneurie située du côté de Magnac et du Bès. Ces traces ne suffisent pas à établir une filiation avec les familles contemporaines portant ce nom. Elles composent toutefois un paysage historique au milieu duquel nos histoires continuent de chercher leur place.

Ce soir-là, il n’était donc question ni de démonstration ni de légende fabriquée. Seulement d’une rencontre singulière : une journaliste prénommée Mathilde, un père racontant l’aïeule Chaudesaigues dont elle a reçu le prénom, et un homme portant ce même nom qui a choisi d’ancrer ici ses projets et ceux de sa famille.

Parfois, les départs n’effacent pas les appartenances. Ils les rendent simplement plus souterraines, jusqu’au jour où une rencontre, une phrase ou un prénom leur permet de revenir à la surface.

Le rêve d’un pays demeuré intact

Selon l’image employée par Mathilde, ceux qui sont partis aimeraient parfois retrouver le pays comme ils l’ont laissé.

Je comprends ce sentiment. Il exprime le besoin de conserver quelque part un point fixe, un paysage familier et des souvenirs qui n’auraient pas été altérés par le temps.

Mais cette attente contient une contradiction.

Un territoire placé sous cloche ne reste pas vivant. Il se vide, vieillit et finit par devenir le décor de son propre passé. Les commerces disparaissent, les bâtiments se ferment et ceux qui souhaitent entreprendre renoncent parce que toute évolution est immédiatement perçue comme une menace.

Préserver ne signifie pas immobiliser. Transmettre ne consiste pas à reproduire éternellement ce qui existait hier.

Il faut savoir remettre en lumière ce qui nous précède, tout en acceptant que de nouvelles activités, de nouveaux habitants et de nouveaux usages viennent prolonger cette histoire.

Nous ne préserverons pas Chaudes-Aigues en la mettant sous cloche, mais en lui donnant de nouvelles raisons de vivre.

Revenir au pays autrement

Revenir ne signifie pas nécessairement abandonner toute sa vie pour s’installer définitivement en Auvergne.

On peut revenir en restaurant une maison, en soutenant une entreprise, en créant une activité, en investissant dans un bâtiment, en transmettant une compétence ou simplement en consacrant du temps à un territoire auquel on demeure attaché.

Les descendants des bougnats et des Auvergnats de Paris représentent à cet égard une force considérable. Beaucoup portent encore une histoire familiale liée au Cantal, à l’Aubrac ou à Chaudes-Aigues.

Ces attaches peuvent devenir autre chose qu’un souvenir. Elles peuvent redevenir une présence, un projet ou un engagement.

L’Auvergne ne doit pas seulement être regardée comme le pays des vacances, de l’enfance ou de la retraite. Elle peut aussi être un territoire dans lequel entreprendre, travailler et construire une nouvelle étape de sa vie.

Revenir au pays ne devrait pas être uniquement un geste de nostalgie. Cela peut devenir un acte de confiance dans son avenir.

Rendre l’eau et la chaleur visibles

Une phrase a résumé une partie de notre échange :

À Chaudes-Aigues, on sent la chaleur, mais on ne voit pas suffisamment l’eau.

L’eau chaude a déterminé l’implantation du village, ses usages, son architecture et son activité thermale. Elle constitue une richesse exceptionnelle, mais sa présence demeure encore trop discrète à l’échelle du centre-bourg.

Pierre Jarlier, architecte, ancien maire de Saint-Flour et ancien sénateur du Cantal, a partagé son regard personnel sur la place du Marché. Sans prétendre en définir l’avenir ni se substituer à ceux qui en ont la responsabilité, il a évoqué la possibilité d’y rendre l’eau et la chaleur davantage visibles.

Des bassins, des circulations d’eau ou un espace public permettant aux habitants comme aux visiteurs de se réapproprier la place ont été évoqués comme des pistes de réflexion, et non comme les éléments d’un projet arrêté.

Pieds d’un adulte et d’un enfant trempant dans l’eau chaude à Chaudes-Aigues, avec de la vapeur visible, illustrant l’usage quotidien de l’eau thermale.
À Chaudes-Aigues, l’eau chaude est là. Elle ne demande qu’à être utilisée.

Ce regard rejoint une conviction que j’exprime depuis longtemps : la place du Marché attend encore de devenir le véritable cœur battant de Chaudes-Aigues.

La source du Par ne doit pas être un point isolé sur une carte. Elle devrait constituer le départ d’un parcours reliant le quartier historique, la rue Notre-Dame-d’Août, la place du Marché, la place du Gravier, l’office de tourisme et Caleden.

Cette cohérence permettrait de révéler davantage la chaleur de Chaudes-Aigues, cette richesse encore trop souvent invisible.

Transformer le passage en véritable séjour

Faire venir représente une première étape. Donner envie de rester constitue le véritable enjeu.

Chaudes-Aigues accueille des curistes, des touristes, des visiteurs de passage et des pèlerins. Son histoire s’inscrit également dans d’anciennes circulations, notamment la mémoire de Chaudes-Aigues comme halte sur le chemin de Compostelle.

Pourtant, un visiteur qui ne fait que traverser le village ne peut en découvrir toute la richesse.

Il faut lui permettre de prendre son temps, de rencontrer les habitants, de découvrir les commerces, de s’attabler, de parcourir les rues et de comprendre le lien qui unit l’eau chaude, le thermalisme, l’architecture et la vie quotidienne.

La formule est volontairement simple : il faut pouvoir rester, manger, boire et dormir au pays.

La question des hébergements devient alors essentielle. Une nuit supplémentaire ne représente pas uniquement une chambre occupée. Elle donne le temps de créer des souvenirs, des habitudes et parfois une véritable attache avec le lieu.

Restaurants, hébergeurs, artisans, producteurs, commerces, thermalisme et lieux culturels ne devraient pas fonctionner comme des destinations séparées. Leur mise en relation compose l’expérience que Chaudes-Aigues peut offrir.

Une halte devient alors un séjour. Et un séjour peut parfois devenir le début d’un retour.

Une relation qui ne date pas de cette soirée

Ma relation avec Pierre Jarlier ne commence pas autour de la table 18.

Elle s’inscrit dans près de quinze années de présence et d’échanges autour de notre territoire, du festival que nous avions organisé dans le Cantal et de sujets qui ont parfois dépassé très largement les frontières du département.

Stéphane Chaudesaigues et Cécile Chaudesaigues aux côtés de Pierre Jarlier lors du dossier des encres tatouage en 2014
Rencontre entre Stéphane et Cécile Chaudesaigues et Pierre Jarlier dans le cadre du dossier des encres tatouage en France en 2014.

Lorsque la profession du tatouage s’est inquiétée de l’interdiction annoncée de nombreux pigments de couleur, Pierre avait accepté d’intervenir et de porter ce dossier jusqu’au cabinet de Marisol Touraine.

J’avais alors tenu à saluer publiquement l’engagement de Pierre Jarlier aux côtés de la profession du tatouage.

Retrouver Pierre avec Mathilde autour de cette table donnait donc à la soirée une profondeur particulière. Nous ne partions pas de rien. Nous prolongions une conversation commencée bien plus tôt autour de la création, de l’engagement, du territoire et de la nécessité de ne jamais renoncer à avancer.

Son conseil fut d’ailleurs très clair : il faut continuer à avancer, sans laisser les obstacles, les oppositions ou le découragement consommer toute l’énergie nécessaire aux projets.

Partir, revenir, choisir de rester

Cette soirée m’a rappelé que l’avenir d’un territoire ne se construit ni dans le rejet du passé ni dans sa reproduction à l’identique.

Il se construit en reliant ce qui nous précède à ce que nous voulons rendre possible.

Je ne prétends pas parler au nom de Chaudes-Aigues ni me substituer à ceux qui exercent des responsabilités publiques. Je veux simplement assumer le regard de quelqu’un qui vit ici, y travaille, y investit et souhaite contribuer à son avenir.

Les projets réunis sous la bannière Maison Chaudesaigues participent de cette volonté. Gourmet & Glouton en est aujourd’hui l’une des expressions les plus visibles au cœur du village. D’autres projets viendront prolonger ce même fil : créer de l’activité, redonner vie à des lieux, transmettre ce que nous avons reçu et inscrire notre histoire familiale dans celle du territoire.

La rédaction d’Échappées Belles conservera naturellement sa totale indépendance dans le choix de son angle et des éléments qu’elle retiendra. La parution du numéro concerné est annoncée pour la première semaine de janvier 2027.

Pour ma part, je conserverai de cette rencontre une conviction renforcée :

Partir, revenir, choisir de rester et transmettre : c’est peut-être ainsi qu’un territoire continue réellement de vivre.