Détruire pour refonder : de 1789 à la « Nouvelle France »

Depuis plusieurs années, j’écris sur notre pays, ses symboles, ses frontières, ses institutions et sur ce que j’observe depuis Chaudes-Aigues. En rapprochant ces réflexions, je vois apparaître une même mécanique : fragiliser l’ancien monde, déconstruire ses repères, mobiliser la jeunesse et promettre qu’une société nouvelle surgira du désordre. L’histoire montre pourtant que ceux qui détruisent ensemble ne construisent pas forcément le même monde.
Je ne suis ni historien, ni universitaire, ni responsable politique.
Je suis un homme qui travaille. Je regarde ce qui se passe depuis un atelier de tatouage, un restaurant et un village du Cantal. J’en observe les conséquences concrètes, loin des discours et des plateaux de télévision.
J’avais déjà posé ce regard dans La politique vue depuis un atelier, un restaurant et un village. Je ne cherche toujours pas à rejoindre un camp. Je cherche à comprendre dans quelle direction nous avançons.
Ce regard ne vient pas des livres
Je n’ai pas découvert la mixité sociale et culturelle dans un débat télévisé.
J’ai grandi à Versailles, dans les Yvelines, en HLM, au milieu de familles venues notamment d’Afrique du Nord. Le nom de Versailles évoque immédiatement le château, les beaux quartiers, l’histoire et une certaine bourgeoisie.
Mais Versailles ne se résumait pas à cette image.
À quelques kilomètres des façades prestigieuses existait une autre réalité : celle de nos immeubles, de nos écoles et de nos familles. Le contraste était d’autant plus fort que nous grandissions sous le regard d’une partie de la bourgeoisie versaillaise.
Nous étions souvent jugés non pas pour ce que nous étions, mais pour ce que nos quartiers étaient supposés refléter.
Une adresse, une manière de parler, des vêtements ou une bande de copains pouvaient suffire à vous placer dans une catégorie.
Pour autant, nos HLM étaient encore entretenus et tenus. Ils n’avaient rien de luxueux, mais ce n’étaient pas des lieux abandonnés. Les familles faisaient attention aux logements, aux parties communes et à la manière dont les enfants se comportaient.
Nos parents, quelles que soient leurs origines, tenaient généralement à nous donner une bonne éducation. On devait respecter les adultes, dire bonjour, travailler à l’école et ne pas couvrir de honte sa famille.
Les différences religieuses existaient. Elles pouvaient provoquer des incompréhensions, mais elles n’organisaient pas encore toute notre vie collective.
Nous pouvions avoir des croyances différentes, pratiquer ou ne pas pratiquer. Ce qui comptait d’abord, c’était la conduite. Avant de se définir par sa communauté, on était un enfant du quartier, un camarade de classe, le fils ou la fille d’une famille connue des autres.
Tout n’était évidemment pas parfait. Il existait déjà des tensions, des injustices et de la violence. Mais les parents partageaient encore suffisamment de règles pour reprendre un enfant qui dépassait les limites, y compris lorsqu’il ne s’agissait pas du leur.
Nos différences vivaient encore sous un toit commun : celui de l’éducation, du respect et de la responsabilité des parents.
C’est peut-être cela qui s’est le plus fragilisé.
Ce que j’ai vu évoluer
Plus tard, mon métier m’a conduit dans plusieurs villes du sud de la France. À Avignon, Nîmes, Orange, Bagnols-sur-Cèze, Valence et Vaison-la-Romaine, j’ai implanté et développé des enseignes Graphicaderme. Je n’ai donc pas seulement traversé ces villes : j’y ai travaillé, créé des activités, rencontré des habitants, reçu des familles et observé les quartiers évoluer au fil des années.
J’ai vu l’appauvrissement gagner du terrain.
J’ai vu la fracture sociale séparer progressivement des populations qui vivaient autrefois davantage les unes avec les autres. J’ai vu certains centres-villes perdre leurs commerces, leur tenue et leur caractère. J’ai vu la culture commune reculer au profit d’appartenances plus étroites.
Mon parcours m’a également ramené à Paris, cette capitale magnifique où j’ai créé l’atelier La Bête Humaine. J’ai aussi exercé à Montréal, Londres et New York, avec une expérience particulièrement marquante à Philadelphie. Détroit est la seule de ces villes où je n’ai pas travaillé, mais j’ai également pu l’observer et la parcourir.
Ces villes sont très différentes. Elles montrent pourtant le même contraste : une richesse spectaculaire à quelques rues d’une pauvreté croissante qui engloutit des quartiers et fragilise les populations.
Derrière les grandes promesses de mondialisation et de diversité, ce sont souvent les classes populaires qui paient le prix des transformations. Ce sont elles qui vivent dans les quartiers qui changent le plus vite. Ce sont elles qui subissent la concurrence pour le logement, l’école, les soins, le travail et la sécurité.
Ce sont encore elles que l’on accuse de manquer d’ouverture lorsqu’elles décrivent ce qu’elles vivent.
Le premier problème reste donc la misère.
La misère détruit la confiance. Elle nourrit la colère et pousse au repli. Lorsqu’une personne ne trouve plus sa place dans la société, elle la cherche dans une origine, un groupe ou une religion.
La religion peut apporter une morale, une fraternité et un soutien. Elle devient un facteur de séparation lorsqu’elle exige que ses règles passent avant la loi commune ou qu’elle présente ceux qui ne partagent pas la même foi comme des êtres inférieurs ou étrangers.
Plusieurs religions peuvent coexister sur un même territoire, mais à une condition : qu’elles acceptent toutes la liberté de conscience, la réciprocité et la primauté de la loi civile.
L’incompatibilité commence lorsqu’une doctrine refuse cette limite. Lorsque la foi devient une identité politique. Lorsque la communauté passe avant la citoyenneté. Lorsque vivre ensemble signifie que les uns doivent constamment reculer pour ne jamais contrarier les autres.
La pauvreté fournit le terrain. Le recul culturel laisse un vide. Une idéologie religieuse organisée peut alors occuper l’espace.
1789 et la liberté avant la Terreur
La Révolution française ne commence pas comme une dictature.
Elle naît d’une crise profonde, d’inégalités réelles et d’un pouvoir devenu incapable de se réformer. Le peuple réclame des droits, une représentation et une place dans les décisions qui le concernent.
Puis la Révolution se radicalise.
Certains finissent par prétendre qu’ils représentent seuls la volonté du peuple. La contradiction devient suspecte. L’adversaire politique devient un ennemi de la Révolution. Puis l’ennemi de la Révolution devient un ennemi du peuple.
Les Girondins sont éliminés. Viennent ensuite les Hébertistes, les Dantonistes et finalement les Robespierristes. Ceux qui avaient participé à la chute de l’ancien ordre sont successivement accusés de trahir la cause.
La Révolution finit par dévorer ses propres enfants.

Dans Entre Marianne et Jeanne, revenir à l’essentiel, j’écrivais déjà que Marianne portait cette rupture fondatrice. Elle détruit pour instituer.
Une rupture peut devenir nécessaire lorsqu’un système ne tient plus. Mais le chaos ne peut pas constituer un état permanent.
À force de vouloir tout renverser, on finit par ne plus savoir ce qui mérite d’être conservé.
Déconstruire pour installer quoi ?
La gauche réformiste cherche à corriger la société. La gauche révolutionnaire veut en modifier les fondations.
Ce n’est pas la même chose.
Lorsque la rupture devient un projet permanent, changer une politique ne suffit plus. Il faut déconstruire les références communes : la nation, l’autorité, la famille, les frontières, l’héritage culturel et parfois jusqu’à la distinction entre un fait et une opinion.
La France insoumise emploie désormais ouvertement l’expression de « Nouvelle France ». Son programme pour 2027 est lui-même présenté comme celui de cette « Nouvelle France ». Ce vocabulaire exprime publiquement une volonté de transformation politique et culturelle.
La question n’est donc pas de révéler un projet clandestin. Elle est de comprendre ce que ce projet souhaite conserver de la France existante et ce qu’il veut mettre à sa place.
Car déconstruire ne constitue pas un programme.
On peut démolir une maison devenue inhabitable. Encore faut-il savoir ce que l’on construira ensuite, qui y habitera et qui en possédera les clés.
Réécrire l’histoire pour orienter le présent
L’histoire n’est pas uniquement falsifiée lorsque l’on invente des événements.
Elle peut être déformée plus discrètement. On la raccourcit. On sélectionne les épisodes qui servent une démonstration. On retire les faits qui pourraient la nuancer.
Des siècles d’échanges, de conquêtes, de conflits et de transmissions sont réduits à une opposition entre dominants et dominés. Des personnages complexes deviennent entièrement coupables ou entièrement vertueux.
Il ne s’agit alors plus de comprendre le passé dans son contexte, mais de le juger exclusivement selon les catégories politiques du présent.
L’histoire devient un tribunal dont le verdict était décidé avant l’ouverture du procès.
La colonisation doit être enseignée avec ses violences, ses injustices et ses conséquences. Mais elle ne peut être comprise si l’on efface les empires qui l’ont précédée, les conquêtes venues d’autres civilisations, les dominations locales et la diversité des situations.
L’histoire de France ne peut pas davantage être réduite à une succession de crimes. Elle ne doit pas non plus devenir une légende glorieuse débarrassée de toutes ses fautes.
Une nation adulte regarde toute son histoire.
Une nation culpabilisée n’en conserve que l’acte d’accusation.
Transmettre ou fabriquer une adhésion
L’école devrait apprendre à penser, pas indiquer ce qu’il faut penser.
La grande majorité des enseignants accomplit cette mission avec sérieux. Beaucoup résistent eux-mêmes aux pressions idéologiques. Mais nier toute dérive militante serait aussi peu crédible que d’accuser indistinctement tous les professeurs.
La dérive commence lorsqu’une interprétation personnelle devient une vérité morale.
Certains faits sont privilégiés. Les autres disparaissent. La contradiction est assimilée à de l’ignorance, de la haine ou de l’extrémisme. L’élève comprend rapidement quelle opinion lui permettra d’appartenir au camp présenté comme celui du progrès.
Il ne reçoit plus les connaissances nécessaires pour construire son jugement. Il reçoit un jugement déjà construit.
Le même phénomène peut exister dans certaines parties du monde culturel, universitaire et associatif. La création doit rester libre. L’université doit pouvoir contester l’ordre établi. Mais la liberté intellectuelle suppose encore la confrontation des idées.
Lorsque la nation, la famille, l’autorité et la transmission sont systématiquement présentées comme suspectes, tandis que la déconstruction devient une qualité en elle-même, la culture ne se contente plus d’interroger la société.
Elle contribue à installer une vision politique.
Avant de conquérir les institutions, un mouvement cherche à conquérir les mots et les représentations.
Une jeunesse disponible pour toutes les colères
La jeunesse est généreuse. Elle supporte difficilement l’injustice et veut croire qu’un monde meilleur reste possible.
C’est sa force. C’est également ce qui peut la rendre vulnérable.
Il suffit de lui présenter un récit simple : des victimes innocentes, des coupables clairement désignés et un système qu’il faudrait abattre. La complexité disparaît derrière l’urgence morale.

Les réseaux sociaux accélèrent cette évolution. Quelques images remplacent l’étude d’un dossier. Un slogan dispense de comprendre l’histoire. L’émotion devient une preuve et le partage d’une vidéo tient lieu d’engagement.
Nous reviendrons séparément sur TikTok, les algorithmes et la manière dont ils enferment chacun dans une représentation du monde.
Pour l’instant, retenons ceci : une génération peut être mobilisée politiquement avant d’avoir acquis les connaissances nécessaires pour mesurer ce qu’on lui demande de détruire.
La gauche radicale et l’islam politique
Il faut distinguer clairement l’islam, vécu paisiblement par des millions de personnes, de l’islamisme politique, qui cherche à organiser la société selon une doctrine religieuse.
Cette distinction n’interdit pas de regarder les faits.
Une partie de la gauche radicale considère certaines revendications religieuses comme l’expression de populations dominées qu’elle devrait naturellement défendre. Les mouvements islamistes peuvent, de leur côté, utiliser ce soutien pour obtenir des relais, une reconnaissance et une légitimité politique.
Ils ne poursuivent pourtant pas le même objectif.
La gauche révolutionnaire veut déconstruire l’ordre existant. L’islam politique veut faire progresser une conception religieuse de la société. Leur rapprochement devient possible lorsqu’ils désignent les mêmes adversaires : la nation, l’héritage occidental, l’autorité, les frontières ou les institutions.
Mais que resterait-il de cette alliance si l’adversaire commun était un jour suffisamment affaibli ?
La commission d’enquête de l’Assemblée nationale n’a pas établi de liens financiers ou organisationnels entre les partis politiques français et les mouvements islamistes. Elle a cependant documenté des « convergences et des proximités affichées » entre certains élus, principalement issus de LFI, et des individus promouvant cette idéologie. La commission précise également que l’islamisme politique n’est pas l’islam.
Cette précision protège l’analyse. Elle évite d’accuser tous les musulmans et permet de regarder ceux qui utilisent réellement la religion comme moyen d’influence.
Les flux migratoires et leur exploitation
Il faut refuser deux mensonges.
Le premier consiste à prétendre que des flux migratoires nombreux, durables et insuffisamment maîtrisés ne changent rien à un pays.
Le second serait d’affirmer que chaque personne franchissant une frontière participe consciemment à une conquête.
Un flux migratoire n’a pas de volonté propre. Mais ceux qui l’organisent, l’encouragent ou l’exploitent peuvent poursuivre des objectifs politiques, économiques, criminels ou religieux.
J’ai déjà abordé cette question à travers la crise de Ceuta et l’incapacité d’une civilisation à défendre ses frontières.

Une frontière ne protège pas seulement un territoire. Elle définit l’espace dans lequel une communauté accepte de construire un avenir commun.
J’ai également vu, à notre échelle, les conséquences de l’impuissance administrative. À Chaudes-Aigues, une situation humaine et inquiétante s’est installée pendant des semaines, sous les yeux d’habitants laissés sans réponse.
Il a ensuite fallu trois mois d’errance, deux communiqués et une prise de parole publique pour que les institutions réagissent enfin.
Ce cas local ne résume pas toute la politique migratoire. Mais il révèle quelque chose : lorsque l’État ne décide plus, ce sont les habitants qui supportent les conséquences de son indécision.
Accueillir une personne relève de l’humanité.
Renoncer à maîtriser ses frontières, à appliquer les décisions prises, à imposer la loi commune et à transmettre sa culture relève de l’abandon politique.
L’Iran et l’avertissement que nous ne devons pas oublier
L’Iran montre ce qui peut arriver lorsqu’une force révolutionnaire croit pouvoir utiliser une force religieuse.
En 1979, l’opposition au Shah rassemble des islamistes, des libéraux, des étudiants, des ouvriers et plusieurs organisations marxistes. Tous veulent faire tomber le régime.
Une partie de la gauche iranienne considère les religieux comme des alliés provisoires. Elle pense que les désaccords seront réglés après la victoire.
C’est l’inverse qui se produit.
Une fois l’ancien pouvoir renversé, les partisans de Khomeyni contrôlent progressivement les institutions. Les libéraux sont marginalisés. Les organisations de gauche sont interdites, emprisonnées ou éliminées. Les universités sont purgées et la théocratie s’installe.
Les révolutionnaires laïques pensaient se servir de la religion pour renverser le pouvoir.
La religion politique s’est servie d’eux pour le prendre.
J’ai développé cette question dans Croix de Jérusalem et Deus vult : sommes-nous entrés dans une nouvelle guerre de religion ?
Je n’y confonds pas les musulmans avec l’islamisme. Je pose une autre question : que se passe-t-il lorsque des blocs politiques et religieux commencent à se constituer face à des sociétés qui ne savent plus clairement ce qu’elles veulent défendre ?
La France n’est pas l’Iran. L’Europe ne reproduira pas nécessairement son histoire.
Mais l’Iran nous interdit d’être naïfs.
Ceux qui s’unissent pour détruire un ordre ne veulent pas nécessairement construire le même monde après sa chute.

Quand le doute atteint la justice
La justice devrait être le dernier rempart.
Elle doit appliquer la loi indépendamment des origines, des religions et des opinions politiques. Tous les magistrats ne pensent pas de la même manière et il serait absurde de les accuser collectivement.
Pourtant, une partie des Français éprouve désormais le sentiment d’une justice orientée : attentive aux circonstances sociales des uns, plus sévère envers les paroles ou les inquiétudes des autres.
Ce sentiment ne démontre pas l’existence d’un système organisé. Il suffit néanmoins à détériorer la confiance.
L’affaire du « Mur des cons », découvert dans les locaux du Syndicat de la magistrature, a durablement marqué les esprits. Le Conseil supérieur de la magistrature a lui-même été saisi sur la compatibilité de cette affaire avec le devoir de réserve et l’exigence d’impartialité.
Cet épisode ne prouve pas que tous les magistrats seraient politisés. Il démontre qu’un militantisme peut pénétrer une institution dont l’autorité dépend de sa neutralité réelle, mais également de l’image d’impartialité qu’elle renvoie.
Un juge peut avoir des convictions.
Lorsqu’il juge, elles doivent disparaître derrière la loi.
Se tenir prêt sans rechercher l’affrontement
Regarder ces évolutions ne signifie pas souhaiter la violence.
Être prêt, c’est être informé. C’est protéger ses enfants, connaître les gestes de secours, renforcer les solidarités locales et défendre les institutions lorsqu’elles remplissent leur mission.
C’est également leur demander des comptes lorsqu’elles abandonnent le terrain.
C’est transmettre une culture sans falsifier l’histoire.
C’est défendre la liberté de croire tout en refusant qu’un pouvoir religieux impose ses règles à la société.
C’est aimer son pays sans haïr ceux qui viennent d’ailleurs.
C’est choisir notre héritage, nos valeurs et notre socle commun avant qu’une crise nous oblige à le faire dans l’urgence.
Je ne demande à personne de rejoindre un parti ou de se placer sous une bannière. Je demande seulement que nous regardions les faits avant qu’il ne devienne impossible de les nommer.
Une société ne disparaît pas toujours dans le fracas.

Elle peut s’effacer lentement, à mesure qu’elle renonce à transmettre ce qu’elle est, à protéger ce qu’elle possède et à fixer les limites de ce qu’elle accepte.
Et lorsque viennent les heures les plus sombres, il reste encore la fraternité :
In hora obscurissima, cum daemones venerint, me invoca, frater: una contra eos pugnabimus.
Dans l’heure la plus sombre, lorsque les démons viendront, appelle-moi, mon frère : ensemble, nous les combattrons.
