Stéphane Chaudesaigues

Tatouage, gastronomie & terroir en Cantal – Le blog vivant de Stéphane Chaudesaigues

Au cœur du village, tenir un lieu

samedi 10 janvier 2026
Au cœur du village, tenir un lieu

Chronique d’un ancrage à Chaudes-Aigues

Gourmet & Glouton n’est pas né d’un projet. Il est né d’une décision : rester ici et tenir un lieu, sans passer, sans jouer, sans essayer pour voir.

À Chaudes-Aigues, le village n’est pas un décor. Il ne demande pas qu’on le mette en scène. Il demande qu’on soit là. Qu’on assume ce qu’on fait. Et qu’on tienne dans le temps.

Le bâtiment

Quand nous avons acheté l’immeuble au centre du bourg, il était déjà fatigué. Découpé, bricolé, vidé de sa fonction. Il aurait été plus simple d’aller ailleurs, de faire du neuf, de contourner le problème. Nous avons choisi l’inverse. Reprendre ce qui existait, même si cela impliquait de presque tout défaire.

Très vite, le chantier s’est révélé lourd. Long. Incertain. Réhabiliter un immeuble ancien au cœur d’un village, ce n’est pas un geste neutre. Tout se voit. Tout se commente. Et rien n’avance sans résistance.

La question de la viabilité du projet s’est posée très tôt. La fermeture de l’espace thermoludique a fragilisé l’économie locale et remis en cause l’un de ses piliers. Le prévisionnel a été directement impacté. Le projet a vacillé. Il a fallu revoir, recalculer, douter. Continuer quand même.

Il n’y a eu aucun soutien institutionnel pour accompagner cette phase. Ni du côté départemental, ni du côté municipal. Le maire de l’époque s’est montré hostile au projet et nous l’a fait comprendre. Cette hostilité s’est traduite concrètement par un refus de permis de construire. Il a fallu saisir le tribunal pour obtenir ce permis. Non par faveur. Par le droit. Cette étape a marqué un tournant : elle a confirmé que rien ne serait facilité.

À cela se sont ajoutées des procédures de voisinage, parfois interminables, qui ont consommé du temps et de l’énergie. Jusqu’à un procès en correctionnel avec les Architectes des Bâtiments de France. Un combat long, technique, éprouvant, que nous avons gagné. Pas par arrangement. Par travail. Par persévérance.

Puis il y a eu la période Covid. Les arrêts. Les délais qui explosent. Les incertitudes permanentes. Et ensuite l’inflation. Plus de 40 % d’augmentation sur certains matériaux. Des devis rendus caducs. Des arbitrages constants. Chaque décision engageait un peu plus.

Pendant ce temps, le discours public continuait à vanter l’attractivité du village et à appeler des investisseurs privés à s’y installer. La réalité, elle, était différente. Ici, soit on est dans les petits papiers, soit on aime réellement le village. Autrement, on ne tient pas. Pas longtemps.

Au total, il aura fallu près de sept années pour que ce projet se matérialise. Sept années de chantier, de remises en question, de fatigue. Rien n’a été rapide. Rien n’a été facilité. Si le lieu tient aujourd’hui, ce n’est pas parce que les conditions étaient favorables, mais parce qu’il a été tenu.

Les bougnats

Par ici, les bougnats ne sont pas un thème. C’est une histoire commune. Dans beaucoup de familles, il y en a un. Un grand-père, une grand-mère, un oncle. Des gens partis parce qu’ils n’avaient pas vraiment le choix.

Ils sont allés là où il y avait du travail. Souvent Paris. Pas par goût de la ville, mais parce que c’était là qu’on pouvait tenir. Ils ont porté du charbon, tenu des cafés, travaillé dur, sans compter. Pas pour réussir. Pour survivre et transmettre quelque chose.

Ils n’ont pas fait fortune pour la plupart. Mais ils ont appris à travailler, à gérer, à durer. Et quand ils le pouvaient, ils ramenaient quelque chose au pays. Parfois de l’argent. Souvent autre chose : une rigueur, une exigence, une fierté silencieuse.

Chez Gourmet & Glouton, cet héritage compte. Pas comme une image. Comme une réalité sociale. Le travail avant le discours. La durée avant l’effet.

Nous avons suivi, à notre échelle, un chemin proche. Partir pour apprendre. Comprendre comment tenir. Puis revenir ici avec l’envie de faire quelque chose de solide. Pas brillant. Solide. Ramener au pays une richesse qui ne se mesure pas seulement en chiffres, mais en présence et en continuité.

Le village

Rester dans un village n’a rien d’héroïque. C’est un choix qui se vérifie tous les jours. Dans ce qui marche et dans ce qui fatigue.

Un village, ce n’est pas figé. Ce n’est pas une carte postale. C’est un endroit où tout se voit, où tout se sait. On ne se cache pas derrière une façade ou une communication bien ficelée.

Rester ici, c’est accepter d’être regardé, parfois jugé. C’est accepter que les réussites soient discrètes et que les difficultés se voient vite. Il n’y a pas de distance possible.

On ne reste pas par romantisme. On reste parce qu’on estime que ça a du sens. Parce qu’on pense qu’un lieu peut encore servir à quelque chose. À créer du passage. À maintenir du lien. À éviter que tout se vide un peu plus.

Tenir un lieu

Tenir un lieu, ce n’est pas s’effacer. Pour moi, tout s’inscrit dans la trace et la mémoire. C’est mon métier depuis toujours. Tatouer, c’est inscrire. Laisser une marque qui raconte quelque chose et qui dure.

Je ne suis pas en cuisine. Mon rôle est celui de restaurateur, d’aubergiste au sens ancien : tenir le lieu, pas les fourneaux.

Chez Gourmet & Glouton, le lieu ne se limite pas à une salle et à des tables. Il vit aussi dehors, sur les terrasses, quand la saison le permet. Avec des moments musicaux, des soirées où le village se retrouve. Il vit aussi dans l’atelier de tatouage intégré au bâtiment. Non pas comme un à-côté, mais comme une continuité logique de mon parcours.

Restaurant, atelier, terrasses, rencontres : tout est lié. Ce n’est pas un concept. C’est une manière de faire tenir ensemble ce que j’ai toujours fait séparément. Accueillir. Travailler. Transmettre. Inscrire.

L’atelier et la logique du geste sont développés plus largement ici : Là où le geste fait racine. Mon parcours de tatoueur est également présenté sur Graphicaderme.

Il y a aussi une coïncidence qu’on ne peut pas ignorer. Il aura fallu près de sept années pour que notre projet voie réellement le jour. Un peu plus de sept années également pour que le thermoludisme rouvre enfin. Deux temporalités longues, traversées par les mêmes à-coups, les mêmes arrêts, les mêmes incertitudes.

Cette réouverture ouvre une nouvelle phase pour le village. Elle redonne du mouvement, de la fréquentation, une respiration. On peut y voir un nouveau départ. En tout cas, une possibilité.

Mais l’expérience nous a appris une chose : rien ne tient tout seul. Rien ne se maintient par simple effet d’annonce. S’il y a quelque chose à faire durer ici, ce sera parce que des femmes et des hommes s’en occupent réellement, au quotidien. Parce qu’ils veillent. Parce qu’ils tiennent.

Pour notre part, nous savons désormais qu’il faut compter d’abord sur nous-mêmes pour maintenir le cap. Avancer sans attendre de conditions idéales. Faire avec le réel. Et continuer, simplement, à être là.

Tenir un lieu, pour moi, c’est accepter de laisser une trace juste. Visible. Assumée. Ancrée ici. Faire en sorte que ce lieu garde une mémoire, et qu’il puisse encore tenir demain.

FAQ – Éléments de compréhension

Pourquoi avoir créé Gourmet & Glouton à Chaudes-Aigues ?

Gourmet & Glouton est né d’un choix de rester et de tenir un lieu au cœur du village. Le projet s’inscrit dans une volonté d’ancrage local, de travail dans la durée et de participation concrète à la vie de Chaudes-Aigues, malgré les difficultés économiques, administratives et politiques rencontrées.

Gourmet & Glouton est-il uniquement un restaurant ?

Non. Chez Gourmet & Glouton, le lieu ne se limite pas à une salle et à des tables. Il comprend aussi des terrasses animées en saison et un atelier de tatouage intégré au bâtiment. L’ensemble forme un lieu vivant, cohérent avec un parcours artisanal et une manière d’habiter un lieu dans le temps.

Quel lien existe-t-il entre le tatouage et Gourmet & Glouton ?

Le tatouage fait partie intégrante de l’identité du lieu. Comme le restaurant, il s’inscrit dans une logique de trace, de mémoire et de transmission. L’atelier de tatouage prolonge un parcours personnel et artisanal, et participe à la cohérence globale du lieu.

Pourquoi parler des bougnats dans ce projet ?

La référence aux bougnats est un hommage à une histoire sociale partagée dans la région, mais aussi à une histoire personnelle. Elle renvoie à des femmes et des hommes issus du monde ouvrier, partis travailler ailleurs — souvent à Paris — pour survivre, apprendre et tenir. Parmi eux, il y a les miens. Cette mémoire fait partie de ce que je suis et de la manière dont j’ai voulu bâtir et tenir ce lieu : par le travail, la rigueur et la durée.

Faut-il vraiment investir à Chaudes-Aigues ?

Oui. Mais cela suppose un engagement réel. Investir à Chaudes-Aigues demande du temps, de l’énergie et une implication concrète. Ce n’est pas un territoire où l’on pose un projet à distance ou sur opportunité. Il faut aimer le village, accepter ses contraintes, s’inscrire dans la durée et être prêt à tenir sans attendre de soutien automatique. Sans cela, on ne tient pas longtemps.