Stéphane Chaudesaigues

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La protection sociale : une offre qu’on ne peut pas refuser

vendredi 23 octobre 2026
La protection sociale : une offre qu’on ne peut pas refuser

Par Cécile Chaudesaigues

Après Don Corleone, Lucky Luciano, Al Capone… nous avons l’État français et son racket très, très bien organisé.

« Parlez plus bas… on pourrait bien nous entendre. »

Il faut reconnaître à l’État français un talent assez remarquable : celui de vous casser les deux jambes avant de vous féliciter d’avoir obtenu une réduction sur les béquilles.

C’est ce qu’on appelle, dans les ministères, le soutien aux entreprises.

Cotisations patronales : combien coûte l’embauche d’un salarié ?

Prenons un petit patron. Un vrai. Pas celui qui possède trois yachts, deux holdings luxembourgeoises et un ministre dans son répertoire téléphonique. Non. Celui qui ouvre son restaurant le matin, ferme le soir, travaille le dimanche et découvre avec émerveillement qu’il a gagné moins que son fournisseur d’électricité.

Ce dangereux capitaliste décide un jour d’embaucher un salarié.

Quelle audace !

Pour un salaire de 1 867 euros brut, il peut devoir débourser environ 2 650 euros par mois, avant allègements de cotisations patronales.

La différence ? Près de 800 euros.

Il paraît, nous explique-t-on avec cette gravité particulière qu’affectionnent les gens qui dépensent l’argent des autres, que toutes ces cotisations servent à financer notre protection sociale.

Fort bien.

Mais de quelle protection sociale parle-t-on exactement ?

Protection sociale et accès aux soins : le grand décalage

S’il s’agit de protéger le système social, ses administrations, ses organismes, ses formulaires et sa formidable capacité à survivre à ses propres dysfonctionnements, alors là, chapeau bas. La réussite est incontestable.

Mais s’il s’agit de protéger les gens, les vrais, ceux qui travaillent, cotisent, vieillissent, tombent malades et ont parfois l’indécence de vouloir être soignés, le bilan mérite quelques nuances.

Un médecin généraliste ? Encore faut-il trouver un médecin qui accepte de nouveaux patients.

Un dentiste ? Prévoyez votre rage de dents suffisamment longtemps à l’avance.

Gros plan sur les mains d’un médecin en blouse blanche tenant un stéthoscope.
Le médecin de famille, une présence essentielle au suivi des habitants. Illustration du dossier consacré au désert médical à Chaudes-Aigues.

Un gynécologue ? Une espèce dont l’observation, dans certains territoires, relève désormais de l’ornithologie.

Un pédiatre ? Pourvu que votre enfant ait la délicatesse de ne pas tomber malade avant qu’un rendez-vous soit disponible.

Un ophtalmologue ? Vous aurez peut-être le temps de devenir presbyte avant d’obtenir votre consultation.

Une maternité ? Encore faut-il qu’elle n’ait pas fermé. Après tout, les femmes enceintes pourraient faire un petit effort et accoucher à proximité d’un établissement encore ouvert.

Quant aux services de soins palliatifs, leur accès reste terriblement inégal selon les territoires. Même pour mourir dignement, il vaut parfois mieux habiter au bon endroit.

Mais rassurez-vous.

Les cotisations, elles, ne souffrent d’aucune désertification.

L’Urssaf ne manque ni de moyens pour vous réclamer votre dû, ni d’adresse pour vous retrouver, ni de calendrier pour vous rappeler vos échéances.

C’est d’ailleurs assez fascinant : on peut habiter à des dizaines de kilomètres du premier spécialiste disponible, mais jamais très loin d’un organisme capable de vous réclamer de l’argent.

Nous avons donc réussi cet exploit : rendre le financement de la protection sociale obligatoire, tout en laissant son accès effectif devenir, dans certains territoires, presque facultatif.

Et lorsqu’on ose s’interroger sur ce paradoxe, on vous rappelle immédiatement que notre modèle social est un trésor national.

Sans doute.

Mais un trésor auquel il devient de plus en plus difficile d’accéder ressemble furieusement à un coffre-fort dont les citoyens financeraient l’entretien sans toujours posséder la clé.

Car enfin, à quoi sert de sanctuariser le financement d’un système de santé si l’on ne garantit plus suffisamment l’accès aux soins de ceux qui le financent ?

La solidarité nationale est une idée magnifique.

Encore faudrait-il qu’elle ne se résume pas à une solidarité à sens unique, dans laquelle le prélèvement est immédiat, obligatoire et parfaitement organisé, tandis que le service attendu dépend du code postal, de la disponibilité d’un praticien et d’une bonne dose de patience.

À ce rythme, la seule chose dont nous soyons certains de bénéficier sans rendez-vous, sans liste d’attente et sans désert territorial, c’est de notre appel de cotisations.

Allègements de charges : l’État vous aide, c’est bien la preuve que vous êtes en danger

Mais rassurez-vous, l’État a pensé à tout.

Il a inventé les allègements de charges.

C’est magnifique.

On vous prend beaucoup, puis on vous explique, avec la bienveillance d’un pickpocket qui vous restituerait votre carte de fidélité, qu’on va vous en laisser un peu.

Et l’on attend naturellement votre gratitude.

Il existe donc une réduction générale des cotisations patronales.

Il existe également des exonérations pour les entreprises situées en zones de revitalisation rurale, les fameuses ZRR, devenues ZFRR. Car en France, lorsqu’un dispositif administratif ne fonctionne pas suffisamment bien, on commence par lui changer son nom. C’est moins fatigant que de changer le dispositif.

L’idée est admirable : aider les petites entreprises rurales à embaucher.

Sauf qu’il y a un détail.

Un tout petit détail.

Les exonérations spécifiques ZRR/ZFRR ne sont pas cumulables avec la réduction générale pour un même salarié.

Et, pour un salarié rémunéré au SMIC, la réduction générale peut même être plus avantageuse que l’exonération spécialement conçue pour les territoires ruraux.

Vous suivez ?

Non ?

Un restaurateur hésite entre les guichets « Réduction générale » et « Exonération ZFRR », sous un panneau « Non cumulables ».
Aider les petites entreprises rurales à embaucher. À condition qu’elles trouvent d’abord le bon guichet.

C’est normal. Vous n’avez probablement pas fait l’ENA.

En résumé, l’État crée un dispositif pour aider les entreprises rurales, puis leur explique qu’elles auraient parfois tort de l’utiliser.

C’est un peu comme offrir une bouée de sauvetage à un noyé en précisant qu’elle ne peut pas être utilisée en même temps que l’eau.

Les petits patrons, ces ingrats qui préfèrent garder leur argent plutôt que de le réclamer

Le plus extraordinaire, c’est que les pouvoirs publics semblent persuadés que les entrepreneurs adorent les aides.

Ils les imaginent probablement le soir, au coin du feu, un verre à la main, parcourant avec gourmandise les dernières circulaires de l’Urssaf.

« Chérie ! Formidable nouvelle ! Le coefficient de réduction dégressive a changé ! Nous allons pouvoir remplir un formulaire supplémentaire ! »

Car voilà ce que nos grands penseurs administratifs n’ont toujours pas compris.

Les petits patrons ne veulent pas d’aides.

Ils ne veulent pas de subventions.

Ils ne veulent pas d’exonérations conditionnées à l’âge du capitaine, à la taille de la commune ou à la phase de la lune.

Ils veulent une taxation juste. Une taxation lisible. Une taxation qui leur permette de payer leurs salariés, leurs fournisseurs et, luxe suprême, de se verser parfois un salaire à eux-mêmes.

Mais non.

On préfère les ponctionner généreusement avant de leur accorder, sous réserve de remplir dix-sept conditions, le privilège exorbitant de récupérer quelques peanuts.

Car l’État français a cette délicatesse particulière de vous faire les poches avant de vous proposer une aide pour acheter un pantalon.

Augmenter les salaires : entre cotisations supplémentaires et baisse des allègements

On nous explique régulièrement, depuis les hauteurs confortables des ministères, qu’il faudrait augmenter les salaires.

Quelle découverte !

Il paraît même que les salariés aiment être mieux payés. Une information qui aurait échappé à plusieurs générations de responsables politiques.

Le petit patron, lui, aimerait bien.

Il aimerait pouvoir récompenser son cuisinier, augmenter sa serveuse, fidéliser son équipe.

Seulement voilà : une augmentation de salaire ne coûte pas toujours à l’entreprise le montant de cette augmentation.

Il faut parfois ajouter les cotisations supplémentaires et, comble du raffinement, la perte progressive de certains allègements.

Ainsi, lorsque l’employeur veut donner davantage à son salarié, l’État peut décider qu’il est temps de lui prendre davantage aussi.

C’est une conception assez originale de l’encouragement.

On pourrait presque y voir de l’humour, si les auteurs de cette plaisanterie avaient seulement conscience d’en faire.

Le petit patron n’est pas une vache à lait, même si l’on s’obstine à le traire

Le restaurateur qui emploie quelques personnes n’est pas une multinationale.

Il n’a pas de département fiscal. Il n’a pas de directeur des ressources humaines. Il n’a pas de conseiller ministériel.

Il a un comptable, quand tout va bien, des factures, souvent, et des insomnies, presque toujours.

Il travaille lorsque les autres sont en vacances, le soir lorsque les autres dînent, le dimanche lorsque les autres se reposent.

Et quand, par miracle, il réussit à dégager un bénéfice, une armée de prélèvements vient lui rappeler que la prospérité individuelle est une anomalie qu’il convient de corriger rapidement.

Qu’on ne se méprenne pas.

Les petits patrons ne refusent pas de contribuer à la solidarité nationale.

Ils savent parfaitement que les hôpitaux, les retraites et la protection sociale ont un coût.

Ils aimeraient simplement que cette solidarité ne repose pas sur un système si compliqué qu’il faut un expert pour déterminer combien l’État vous autorise à ne pas lui verser.

Il y a une différence entre contribuer à la collectivité et avoir l’impression d’en être le distributeur automatique.

Gardez vos aides. Rendez-nous une fiscalité raisonnable.

Voilà donc une proposition d’une extravagance absolue.

Et si, au lieu de créer des exonérations pour corriger des cotisations excessives, on fixait dès le départ des prélèvements supportables ?

Et si, au lieu de distribuer des aides sous conditions, on laissait aux entreprises davantage de moyens pour embaucher ?

Et si, au lieu de faire de chaque augmentation de salaire une opération de haute voltige comptable, on permettait simplement de mieux rémunérer le travail ?

Cela nécessiterait évidemment de repenser le financement de notre protection sociale.

Un vrai travail de fond.

C’est probablement ce qui rend l’idée si peu séduisante pour nos amateurs de formulaires.

Car les petits patrons ne réclament pas la charité publique.

Ils ne demandent pas qu’on leur fasse cadeau de l’argent des autres.

Ils demandent simplement qu’on cesse de leur prendre autant du leur pour ensuite leur expliquer, avec un sourire satisfait, combien l’État est généreux.

Un restaurateur affiche « Ouvert » le dimanche, près de piles de factures marquées « Cotisations », « Électricité » et « Fournisseurs ».
« Et le dimanche ? Vous ouvrez votre restaurant. Il faut bien que quelqu’un finance la semaine suivante. » — Cécile Chaudesaigues.

Mais il faut bien reconnaître une chose à notre administration.

Elle possède un sens de l’humour que nous avions longtemps sous-estimé.

Elle vous rackette le lundi, vous accorde une exonération le mardi, vous demande de justifier votre gratitude le mercredi et vous envoie un contrôle le jeudi.

Le vendredi, vous travaillez pour payer le comptable chargé d’expliquer tout cela.

Et le dimanche ?

Vous ouvrez votre restaurant.

Il faut bien que quelqu’un finance la semaine suivante.

Finalement, le petit patron français n’a pas besoin d’un État qui lui tende la main.

Il aimerait surtout que cette main sorte enfin de sa poche.