Bruno Cuzzicoli (Bruno de Pigalle) : le premier tatoueur officiellement déclaré en France ?

Archives, histoire et témoignages de Stéphane Chaudesaigues
Après plus de quarante années de métier, il m’a semblé qu’il était temps d’ouvrir mes archives.
Depuis 1986, le tatouage accompagne chacun de mes projets, chacune de mes rencontres et une grande partie de ma vie.
Comme beaucoup de tatoueurs de ma génération, j’ai appris ce métier à une époque où il n’existait ni école spécialisée, ni vidéos de formation, ni réseaux sociaux permettant d’échanger instantanément avec des professionnels installés aux quatre coins du monde. Pour progresser, il fallait dessiner, observer, voyager et surtout aller à la rencontre de celles et ceux qui avaient ouvert le chemin.
Au fil de plus de quarante années de métier, j’ai eu la chance de travailler en France comme à l’étranger, de développer Graphicaderme, de créer La Bête Humaine à Paris, de fonder Tatouage & Partage, d’imaginer le Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues (Cantal Ink) puis le Chaudesaigues Award. Mais, sans réellement en mesurer l’importance à l’époque, j’ai également conservé des milliers de photographies, de vidéos, d’articles de presse, de correspondances, de programmes, de documents administratifs et de témoignages.
Ces archives sont longtemps restées dispersées.
Certaines ont été publiées sur différents sites que j’ai créés au fil des années.
D’autres sont restées dans des cartons, sur des disques durs ou dans des classeurs que j’ouvrais seulement de temps à autre.
En les redécouvrant aujourd’hui, une évidence s’est imposée.
Ces documents racontent bien davantage que mon propre parcours.
Ils racontent une profession.
Ils racontent une époque.
Ils racontent les femmes et les hommes qui ont permis au tatouage français de devenir ce qu’il est aujourd’hui.
Cette page est née de cette prise de conscience.
Elle n’a pas pour vocation d’écrire une histoire officielle du tatouage français.
Elle ne cherche pas davantage à construire une légende ou à désigner des héritiers.
Son ambition est plus simple.
Préserver une mémoire.
Rassembler des archives.
Les replacer dans leur contexte.
Et permettre à chacun de comprendre comment une profession longtemps marginale est progressivement devenue une discipline artistique reconnue dans le monde entier.
Parmi toutes les personnalités que j’ai eu la chance de rencontrer depuis mes débuts, un homme occupe naturellement une place particulière.
Son nom revient régulièrement lorsque l’on évoque les débuts du tatouage professionnel en France.
Il s’appelle Bruno Cuzzicoli.
Le grand public le connaît davantage sous le nom de Bruno de Pigalle.
À la fin des années 1980, alors que je découvrais encore ce métier, je poussais régulièrement la porte de son atelier parisien.
Comme beaucoup de jeunes tatoueurs de ma génération, j’y allais pour observer les anciens, écouter leurs récits et apprendre ce qu’aucun livre n’enseignait encore.
Au fil des années, nous ne nous sommes jamais réellement perdus de vue.
Nous échangions régulièrement, notamment à l’occasion des vœux de nouvelle année.
Plus tard, lorsque Bruno et son épouse Paulette, originaire de l’Aveyron, revenaient dans cette région où elle avait passé une partie de son enfance, nous prenions plaisir à nous retrouver à Chaudes-Aigues.
Lorsque naquit le Cantal Ink, il me parut naturel de lui proposer de venir raconter lui-même son histoire.
Non pas pour construire un mythe.
Mais parce que je pensais qu’il était important que plusieurs générations de tatoueurs puissent rencontrer celui qui avait démontré, bien avant nous, qu’il était possible d’exercer ce métier autrement.
Bruno accepta.
Au fil des années, conférences, interviews, repas, longues discussions, visites de son atelier historique et textes rédigés de sa main constituèrent un ensemble documentaire d’une richesse exceptionnelle.
C’est ce patrimoine que j’ai choisi d’ouvrir aujourd’hui.
Parce qu’un tatouage peut traverser toute une vie.
Mais les souvenirs, eux, disparaissent souvent beaucoup plus vite que l’encre.
Pourquoi commencer par Bruno ?
Si cette collection débute avec Bruno Cuzzicoli, ce n’est pas un hasard.
Avant de devenir une figure reconnue du tatouage français, Bruno fut d’abord un homme qui chercha toute sa vie à faire reconnaître son métier.
Il ne revendiquait ni le titre de meilleur tatoueur, ni celui de fondateur d’une école.
Il voulait simplement démontrer qu’un tatoueur pouvait exercer son activité avec sérieux, professionnalisme, respect du client et dans un cadre légal.
Il n’avait probablement pas conscience de l’influence qu’il exercerait sur plusieurs générations.
Lors de l’une de ses conférences à Chaudes-Aigues, il confia d’ailleurs avec émotion :
« Je n’avais pas réalisé ce que je pouvais représenter jusqu’à cet instant. »
Cette phrase résume à elle seule l’esprit de ce dossier.
Mon objectif n’est pas de réécrire l’histoire.
Il est simplement de permettre aux archives, aux documents et aux témoignages de raconter ce qu’elles ont conservé.
Car avant de dépasser un pionnier, encore faut-il savoir qu’il a ouvert le chemin.
Une porte s’ouvre à Pigalle
À la fin des années 1980, le tatouage français n’a rien de commun avec celui que nous connaissons aujourd’hui.
Les conventions internationales commencent seulement à apparaître. Les magazines spécialisés sont rares. Internet n’existe pas. Les réseaux sociaux encore moins. Les techniques s’échangent discrètement, souvent de bouche à oreille, et les jeunes tatoueurs apprennent avant tout en observant leurs aînés.
C’est dans ce contexte que je monte régulièrement à Paris.
Comme beaucoup de tatoueurs de ma génération, je cherche moins des recettes que des réponses.
Comment travaillaient les anciens ?
Comment avaient-ils appris ?
Comment avaient-ils réussi à vivre d’un métier qui, quelques années auparavant encore, n’était pratiquement reconnu par personne ?
À cette époque, il existe quelques ateliers devenus incontournables.
Celui de Bruno Cuzzicoli, à Pigalle, en fait naturellement partie.
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🎥 Archive audiovisuelle
Bruno Cuzzicoli nous fait visiter son atelier historique de Pigalle
Après avoir découvert le parcours de Bruno Cuzzicoli, il est difficile d’imaginer ce que représentait réellement son atelier de la rue Germain-Pilon, à Pigalle.
Dans cette vidéo réalisée en 2017, Bruno ouvre les portes de son studio historique et revient sur son installation à Paris, ses débuts, ses souvenirs et l’évolution du tatouage français. Cette visite constitue un témoignage exceptionnel, car elle permet de découvrir le lieu où s’est écrite une partie de l’histoire du tatouage professionnel en France.
Titre : Le 1er tatoueur de France nous fait visiter sa boutique à Pigalle
Année : 2017
Production : Tatouage & Partage
Contexte : Réalisée à l’occasion du Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues (Cantal Ink), cette visite permet de découvrir l’atelier historique de Bruno Cuzzicoli et de recueillir son témoignage sur plus d’un demi-siècle consacré au tatouage.
Je pousse régulièrement la porte de son atelier.
Non pas comme un journaliste venu recueillir une interview.
Encore moins comme un admirateur.
J’y vais avec la curiosité d’un jeune tatoueur qui souhaite comprendre comment un homme a pu exercer cette profession bien avant que ma génération n’y trouve sa place.
Très vite, je découvre un personnage bien différent de l’image que certains peuvent aujourd’hui imaginer.
Bruno parle peu de lui.
En revanche, il parle énormément du métier.
Il évoque le dessin.
La technique.
Les clients.
Les machines.
Les difficultés administratives.
Les voyages.
L’évolution des mentalités.
Chaque conversation devient une leçon d’histoire sans que je m’en rende réellement compte.
À cette époque, je ne prends évidemment aucune note.
Je ne me dis pas qu’un jour ces échanges auront une valeur patrimoniale.
J’écoute.
J’observe.
J’apprends.
Avec le recul, je mesure aujourd’hui la chance que représentait cette proximité.
Quelques années plus tard, nombre de ces pionniers auront disparu sans avoir réellement raconté leur parcours.
Bruno, lui, continuera longtemps à partager sa vision du métier.
Au fil des années, nous gardons le contact.
Nos échanges ne se limitent jamais au tatouage.
Nous prenons régulièrement des nouvelles l’un de l’autre.
Chaque début d’année est l’occasion d’échanger nos vœux.
Lorsque Bruno et son épouse Paulette reviennent en Aveyron, où elle a passé une partie de son enfance avant de monter travailler à Paris, nous prenons plaisir à nous retrouver à Chaudes-Aigues.
Ces rencontres sont toujours simples.
On parle bien sûr tatouage.
Mais aussi dessin.
Peinture.
Architecture.
Paris.
Les cafés.
Les Auvergnats.
Les Bougnats.
Les souvenirs.
Bruno possède une culture étonnamment vaste.
Il s’intéresse à tout.
Il accorde une importance particulière aux mots.
À la manière de nommer les choses.
À la manière dont une profession est perçue par la société.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui que ces discussions dépassaient largement le tatouage.
Bruno réfléchissait déjà à la manière dont une profession construit son identité.
Cette réflexion se retrouvera plus tard dans ses textes consacrés au mot festival, dans son attachement au terme dessinateur intradermique ou encore lorsqu’il se réjouira de voir le mot dermographe entrer dans le dictionnaire.
Je ne le savais pas encore.
Mais ces conversations allaient profondément influencer ma propre manière d’envisager ce métier.
Pas sur le plan artistique.
Sur le plan humain.
Bruno ne m’a jamais appris à tatouer.
En revanche, il m’a appris qu’un tatoueur pouvait également réfléchir à son métier.
Qu’il pouvait défendre sa profession.
Qu’il pouvait faire évoluer son image.
Qu’il pouvait transmettre.
Des années plus tard, lorsque naît le Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues, cette idée revient naturellement.
Je ne cherche pas une vedette.
Je souhaite simplement que plusieurs générations de tatoueurs puissent rencontrer celui qui, bien avant nous, avait ouvert une partie du chemin.
Lorsque je lui propose de venir à Chaudes-Aigues, Bruno accepte avec enthousiasme.
Je crois même qu’il ne mesure pas encore ce qui l’attend.
Il pense participer à une conférence.
Il va en réalité retrouver toute une profession.
Une reconnaissance de son vivant
Avec le recul, je comprends mieux pourquoi ces rencontres étaient importantes.
Mon intention n’a jamais été de construire une légende autour de Bruno.
Elle était beaucoup plus simple.
Je voulais qu’il puisse constater, de son vivant, que plusieurs générations de tatoueurs reconnaissaient enfin ce qu’il avait apporté à notre profession.
Lorsqu’il monte sur scène à Chaudes-Aigues, son émotion est visible.
Les mots lui manquent quelques instants.
Puis il prononce une phrase qui résume probablement mieux que toutes les autres l’esprit de cette rencontre :
« Je n’avais pas réalisé ce que je pouvais représenter jusqu’à cet instant. »
Cette phrase n’est pas seulement émouvante.
Elle constitue un document historique.
Elle montre qu’au moment même où il reçoit cette reconnaissance, Bruno découvre lui-même l’importance de son influence.
C’est précisément pour que ce moment ne disparaisse pas avec le temps que ce dossier existe aujourd’hui.
26 août 1964 : le jour où la télévision française découvre le tatouage
Le 26 août 1964, les téléspectateurs français découvrent un métier dont ils ignorent presque tout.
Ce jour-là, l’ORTF diffuse dans l’émission Entre les lignes un reportage de onze minutes consacré à un homme installé à Pigalle : Bruno Cuzzicoli.
Aujourd’hui conservée par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), cette séquence constitue probablement l’un des documents audiovisuels les plus importants de l’histoire du tatouage français.
🎥 Voir le reportage original de 1964
Le reportage diffusé par l’ORTF le 26 août 1964 constitue l’une des principales sources utilisées pour la rédaction de ce dossier. Conservé par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), il permet de découvrir Bruno Cuzzicoli au début de sa carrière, alors qu’il exerce encore depuis son camion-laboratoire.
Voir le reportage original de l’ORTF du 26 août 1964 sur le site de l’INA
Plus de soixante ans après sa diffusion, elle continue d’éclairer une période où le tatouage reste largement méconnu du grand public.
Pour comprendre son importance, il faut revenir à la France du début des années 1960.
Le tatouage demeure alors associé à quelques univers bien précis.
Les marins.
Les militaires.
Les forains.
Les anciens bagnards.
Certains milieux populaires.
Le tatoueur lui-même n’est pratiquement jamais présenté comme un artisan.
Encore moins comme un professionnel exerçant dans un atelier déclaré.
Le reportage de l’ORTF rompt avec cette image.
Dès les premières images, le téléspectateur découvre un homme calme, méthodique, installé dans ce que le commentaire appelle un camion-laboratoire.
Le choix des mots est révélateur.
Nous ne sommes pas dans un décor de foire.
Nous ne sommes pas non plus dans une arrière-boutique clandestine.
Le reportage montre un professionnel organisé.
Le commentaire insiste d’ailleurs sur plusieurs éléments qui paraissent aujourd’hui naturels mais qui, en 1964, constituent une véritable nouveauté.
Les appareils sont rangés.
Les aiguilles sont désinfectées.
Le matériel est préparé avec soin.
Le tatoueur explique son travail avec simplicité.
Sans provocation.
Sans folklore.
Cette image tranche profondément avec les représentations habituelles du tatouage.
Bruno apparaît avant tout comme un artisan.
Un dessinateur.
Un homme qui parle de son métier avec précision.
Face à la caméra, il distingue déjà plusieurs domaines d’application.
Le tatouage artistique.
Le tatouage médical.
Le tatouage esthétique.
Il insiste également sur un point qui reviendra constamment au cours de sa carrière.
La relation avec le client.
Pour Bruno, un tatouage ne commence jamais avec une machine.
Il commence par une rencontre.
Par une discussion.
Par un dessin.
Cette manière de penser le métier est particulièrement moderne.
Elle annonce déjà les évolutions que connaîtra le tatouage plusieurs décennies plus tard.
En revoyant aujourd’hui ce reportage, un autre détail attire immédiatement l’attention.
Bruno ne cherche jamais à se mettre en scène.
Il ne revendique aucun statut particulier.
Il ne parle ni de révolution ni de pionnier.
Il parle simplement de son travail.
Cette modestie explique peut-être pourquoi il fut lui-même surpris, plusieurs décennies plus tard, de découvrir l’influence qu’il avait exercée sur toute une génération de tatoueurs.
Lorsque je regarde aujourd’hui ces images conservées par l’INA, je n’y vois pas seulement un reportage ancien.
J’y vois la première trace filmée d’une idée qui accompagnera Bruno toute sa vie.
Faire reconnaître le tatoueur comme un professionnel.
Le documentaire montre également une réalité souvent oubliée.
À cette époque, Bruno travaille encore dans son camion-laboratoire.
Cette solution répond à une nécessité.
Le métier n’est pas encore véritablement reconnu.
Les structures adaptées n’existent pas.
Le camion devient alors un atelier mobile qui lui permet de poursuivre son activité en attendant de pouvoir exercer dans des conditions plus stables.
Quelques années plus tard, son installation à Pigalle marquera une nouvelle étape dans cette volonté de donner au tatouage une existence pleinement assumée.
C’est cette évolution que nous allons maintenant découvrir.
Pourquoi ce reportage est-il si important aujourd’hui ?
Il existe des milliers de photographies anciennes consacrées au tatouage.
Il existe également de nombreux témoignages.
En revanche, les documents filmés de cette qualité sont extrêmement rares.
Le reportage de l’ORTF constitue donc une source primaire.
Il montre Bruno tel qu’il était.
Il permet d’observer son matériel.
Sa manière de travailler.
Son vocabulaire.
Sa gestuelle.
Son rapport au client.
Autrement dit, il nous offre la possibilité de comprendre l’homme sans passer uniquement par les récits ou les souvenirs.
C’est précisément pour cette raison que cette archive occupe une place centrale dans ce dossier.
Elle constitue le premier témoignage audiovisuel majeur consacré à un tatoueur exerçant officiellement en France.
Et, plus de soixante ans après sa diffusion, elle demeure l’un des documents les plus précieux pour comprendre les débuts du tatouage professionnel français.
Pourquoi Bruno Cuzzicoli est-il considéré comme un pionnier ?
Portrait de Bruno Cuzzicoli
Réalisée en 2017, cette interview permet à Bruno de revenir lui-même sur son parcours, ses débuts à Pigalle et sa vision du tatouage. Elle constitue un complément essentiel aux archives historiques présentées dans ce dossier.
Archive audiovisuelle
Titre : Bruno de Pigalle : sa vision du tatouage
Année : 2017
Lieu : Chaudes-Aigues (Cantal)
Réalisation : Tatouage & Partage / Cantal Ink
Description : Dans cette interview réalisée à Chaudes-Aigues, Bruno Cuzzicoli revient sur son parcours, sa vision du tatouage, ses débuts à Pigalle et l’évolution de la profession. Ce document constitue l’une des principales sources utilisées pour la rédaction de ce dossier.
Lorsque l’on évoque Bruno Cuzzicoli, une formule revient régulièrement.
« Le premier tatoueur de France. »
On rencontre également les expressions « premier tatoueur de Paris », « premier tatoueur légal » ou encore « premier tatoueur officiellement déclaré ».
Ces différentes appellations racontent toutes une partie de la réalité.
Mais aucune, prise isolément, ne résume véritablement le parcours de Bruno.
Avant lui, le tatouage existe déjà en France.
Depuis longtemps.
Des tatoueurs exercent dans les grands ports, auprès des marins revenus d’Asie ou d’Amérique.
D’autres travaillent dans les casernes, auprès des militaires.
On rencontre également des tatoueurs forains, parfois installés au détour d’une fête populaire, ainsi que quelques praticiens plus discrets qui reçoivent leur clientèle dans des ateliers improvisés ou à domicile.
Le tatouage français ne naît donc pas avec Bruno.
Là n’est pas son apport.
Son importance est ailleurs.
Elle réside dans une idée qui paraît aujourd’hui évidente mais qui, au début des années 1960, est presque révolutionnaire.
Le tatoueur peut exercer son métier au grand jour.
Il peut ouvrir un atelier.
Déclarer son activité.
Recevoir ses clients dans un local identifié.
Payer ses charges.
Être considéré comme un véritable professionnel.
C’est cette ambition qui distingue Bruno d’une grande partie de ses contemporains.
Il ne cherche pas à contourner les règles.
Il souhaite au contraire les faire évoluer.
Lorsqu’il entreprend les démarches nécessaires pour ouvrir son atelier parisien, il découvre rapidement que l’administration ne sait tout simplement pas comment définir cette activité.
Le métier de tatoueur n’existe pratiquement pas dans les nomenclatures professionnelles.
Il faut donc inventer une appellation.
C’est ainsi qu’apparaît le terme dessinateur intradermique.
Cette expression peut sembler étrange aujourd’hui.
Elle résume pourtant parfaitement la philosophie de Bruno.
Avant d’être tatoueur, il se considère comme un dessinateur.
Le dessin vient toujours avant l’encre.
Le projet avant la machine.
Le dialogue avant le geste.
Cette manière de penser le métier marque profondément son époque.
Elle contribue progressivement à modifier le regard porté sur le tatouage.
Le client n’est plus seulement un marin ou un ancien militaire.
Il devient une personne venue rencontrer un professionnel capable de concevoir un projet artistique personnalisé.
Cette évolution paraît naturelle aujourd’hui.
Elle ne l’était absolument pas dans la France des années 1960.
Voilà pourquoi Bruno occupe une place particulière dans l’histoire du tatouage français.
Non parce qu’il aurait été le premier homme à tatouer.
Mais parce qu’il fut l’un des premiers à vouloir donner au tatoueur une véritable existence professionnelle.
Cette nuance est essentielle.
Elle permet de comprendre pourquoi son nom revient encore aujourd’hui lorsque l’on évoque les débuts du tatouage moderne en France.
Une profession qui restait à inventer
Au fil de nos nombreuses conversations, Bruno revenait souvent sur cette période.
Il expliquait qu’à ses débuts, rien n’existait réellement.
Il fallait imaginer des solutions.
Fabriquer certains outils.
Trouver des fournisseurs.
Créer un vocabulaire.
Convaincre l’administration.
Expliquer son métier au grand public.
Autrement dit, il ne s’agissait pas seulement d’apprendre à tatouer.
Il fallait également construire le cadre dans lequel cette activité pourrait être exercée durablement.
Cette dimension est souvent absente des récits consacrés à Bruno.
Pourtant, elle constitue probablement son apport le plus important.
Il ne cherchait pas simplement à vivre du tatouage.
Il cherchait à faire reconnaître le métier lui-même.
Cette idée accompagnera toute son existence.
On la retrouvera plus tard dans son intérêt pour le mot dermographe, dans son attachement à l’expression dessinateur intradermique, dans ses réflexions sur le terme festival ou encore dans sa volonté de structurer la profession à travers la distribution de matériel spécialisé.
Autrement dit, Bruno ne construisait pas seulement un atelier.
Il participait à la construction d’une profession.
🎥 Archive audiovisuelle
Les anecdotes de Bruno – Archive INA (1976)
Douze ans après le célèbre reportage de l’ORTF de 1964, la télévision française retrouve Bruno Cuzzicoli.
Dans cette archive diffusée en 1976, Bruno évoque son métier, partage plusieurs anecdotes et livre un regard précieux sur une profession qui commence progressivement à évoluer.
Complémentaire du reportage de 1964, cette vidéo permet d’observer l’évolution de son parcours, de son discours et de la place qu’occupe désormais le tatouage dans la société française.
La Hollande, Peter et l’influence de Spaulding & Rogers
Pour comprendre le parcours de Bruno Cuzzicoli, il faut quitter un instant Paris et remonter vers les Pays-Bas.
C’est là qu’une rencontre va profondément modifier sa vie.
À cette époque, le tatouage français reste encore très discret. Les ateliers sont rares, les échanges limités et les occasions d’apprendre le métier quasiment inexistantes. Les frontières compliquent les déplacements et chaque tatoueur développe souvent ses propres méthodes, avec les moyens dont il dispose.
La situation est différente aux Pays-Bas.
Le tatouage y bénéficie déjà d’une organisation plus structurée. Les influences britanniques et américaines y sont davantage présentes et certains ateliers entretiennent des relations régulières avec leurs homologues étrangers.
C’est dans ce contexte que Bruno découvre le travail de Peter, tatoueur installé à Amsterdam.
Contrairement à ce qui a parfois été raconté, cette rencontre n’est pas totalement le fruit du hasard.
Au cours de nos conversations, Bruno m’expliqua que sa sœur connaissait Peter. C’est par son intermédiaire qu’il découvre cet univers professionnel et qu’il peut observer de près une manière d’exercer le tatouage encore largement inconnue en France.
Cette précision peut sembler secondaire.
Elle ne l’est pas.
Elle montre que, bien avant Internet et les réseaux sociaux, les rencontres personnelles constituaient le principal moyen de transmettre un savoir-faire.
Peter ouvre les portes de son atelier.
Bruno observe.
Questionne.
Dessine.
Compare les techniques.
Découvre des machines, des encres, des méthodes de travail qu’il n’avait encore jamais vues.
Ces échanges lui permettent surtout de comprendre une chose essentielle.
Le tatouage peut être organisé comme une véritable profession.
Cette idée ne le quittera plus.
Au fil des années, Bruno évoquera également avec admiration le modèle américain de Spaulding & Rogers.
Pour les jeunes tatoueurs d’aujourd’hui, ce nom est parfois simplement associé à un ancien catalogue de matériel.
Dans les années 1960 et 1970, il représente bien davantage.
Spaulding & Rogers est l’une des entreprises qui contribuent à structurer le tatouage moderne aux États-Unis.
Elle fabrique des machines.
Distribue du matériel.
Diffuse des catalogues.
Participe à la circulation des connaissances techniques.
Le nom de Rogers reste d’ailleurs intimement lié au développement de nombreuses machines à tatouer qui influenceront durablement plusieurs générations de professionnels.
Bruno voit dans cette organisation un modèle d’avenir.
Non pas parce qu’il souhaite reproduire une entreprise américaine.
Mais parce qu’il comprend que le développement d’une profession passe aussi par la qualité de son matériel, de ses fournisseurs et de son réseau.
Cette réflexion paraît aujourd’hui presque évidente.
À l’époque, elle est profondément novatrice.
Il m’expliquait souvent qu’à la fin des années 1970, certaines informations relevaient presque du secret.
Obtenir simplement l’adresse d’un fournisseur américain pouvait représenter un véritable privilège.
Les catalogues circulaient discrètement.
Les contacts se transmettaient entre initiés.
Certaines adresses étaient même vendues.
Bruno me racontait qu’il n’était pas exceptionnel, à cette époque, de voir une simple adresse de fournisseur américain se négocier plusieurs milliers de francs.
Aujourd’hui, cette situation paraît presque irréelle.
Quelques secondes suffisent pour trouver n’importe quel fabricant de matériel sur Internet.
À cette époque, posséder une adresse constituait déjà un avantage professionnel considérable.
Cette culture de la rareté explique également pourquoi Bruno sera parfois critiqué lorsqu’il décidera, quelques années plus tard, de développer lui-même une activité de distribution de matériel.
Pour lui, il ne s’agissait pas simplement de vendre des machines.
Il poursuivait la même idée qu’il avait découverte chez Spaulding & Rogers :
contribuer à structurer une profession.
Avec le recul, cette vision apparaît particulièrement moderne.
Aujourd’hui, il semble naturel qu’un tatoueur crée une marque, développe du matériel, fabrique des encres, publie des livres, organise des formations ou anime des séminaires.
À l’époque de Bruno, ces initiatives suscitaient souvent l’incompréhension.
Lui-même en souffrira parfois.
Mais il continuera malgré tout à suivre la direction qu’il s’était fixée.
Construire.
Partager.
Faire évoluer le métier.
Une réflexion qui dépassait le tatouage
Au cours de nos échanges, Bruno revenait souvent sur cette période.
Il constatait avec un sourire que les idées qui avaient parfois suscité tant de critiques étaient devenues, quelques décennies plus tard, des pratiques parfaitement normales.
Former des apprentis.
Organiser des séminaires.
Développer du matériel.
Créer une marque.
Publier.
Partager.
Autant d’initiatives qui participent aujourd’hui naturellement à la vie de la profession.
Cette évolution ne nourrissait chez lui aucun esprit de revanche.
Elle renforçait simplement une conviction qu’il avait toujours défendue :
le tatouage ne progresse que lorsque les connaissances circulent.
JET FRANCE COMPANY : lorsque Bruno imagine une véritable filière du tatouage
L’image que l’on retient le plus souvent de Bruno Cuzzicoli est celle du tatoueur de Pigalle.
Pourtant, limiter son parcours à son atelier parisien serait passer à côté d’une partie essentielle de son œuvre.
Au fil des années, Bruno comprend que l’avenir du tatouage ne dépend pas uniquement du talent des artistes.
Une profession ne peut durablement se développer sans matériel adapté, sans fournisseurs identifiés, sans vocabulaire commun et sans véritable organisation.
Cette réflexion le conduit à créer une structure qui reste aujourd’hui largement méconnue.
À quelques mètres seulement de son atelier historique, toujours rue Germain-Pilon, Bruno développe une société baptisée JET FRANCE COMPANY (J.F.C.).
Les archives administratives permettent aujourd’hui d’en retrouver précisément la trace.
Créée en 1986, cette société est installée au 4 rue Germain-Pilon, pratiquement à côté de son atelier de tatouage.
Le choix de cette proximité n’a rien d’un hasard.
Pour Bruno, il ne s’agit pas de créer une activité indépendante du tatouage.
Il s’agit au contraire d’en prolonger naturellement l’exercice.
L’objectif est clair.
Faciliter l’accès des tatoueurs à un matériel professionnel.
Développer une véritable distribution spécialisée.
Structurer un marché encore balbutiant.
À cette époque, trouver une machine, des aiguilles, des consommables ou certains pigments relève encore du parcours du combattant.
Les importations sont complexes.
Les fournisseurs peu nombreux.
Les informations circulent difficilement.
Dans ce contexte, JET FRANCE COMPANY répond à un véritable besoin.
Progressivement, l’activité dépasse le simple négoce.
Plusieurs marques sont déposées.
Parmi elles figurent notamment ALL BLACK’INK et SMOK’INK.
Ces dépôts témoignent d’une volonté de développer non seulement une distribution, mais également une identité française autour du matériel destiné au tatouage.
Cette démarche paraît aujourd’hui parfaitement naturelle.
De nombreux tatoueurs développent leurs propres machines, leurs propres encres ou leurs propres consommables.
Dans les années 1980, cette approche est beaucoup plus rare.
Elle traduit une vision entrepreneuriale particulièrement moderne.
Bruno ne se contente plus d’exercer son métier.
Il réfléchit à tout l’écosystème qui doit permettre au tatouage de se développer durablement.
Cette réflexion ne concerne d’ailleurs pas uniquement les tatoueurs.
Très rapidement, JET FRANCE COMPANY s’adresse également aux professionnels de la dermographie esthétique, secteur alors en plein développement.
Bruno comprend que plusieurs techniques, plusieurs outils et plusieurs savoir-faire peuvent être partagés entre ces deux univers.
Là encore, il anticipe une évolution qui deviendra progressivement une évidence.
Une idée souvent mal comprise
Cette volonté de structurer la profession ne fait pourtant pas l’unanimité.
Au cours de nos nombreuses conversations, Bruno revenait parfois sur cette période avec une certaine amertume.
Inspiré par le modèle de Spaulding & Rogers, il voyait dans cette activité une manière de faire progresser toute une profession.
Certains y voyaient au contraire une démarche essentiellement commerciale.
Ces critiques le blessèrent profondément.
Avec le recul, Bruno constatait pourtant un paradoxe qui le faisait souvent sourire.
La plupart des tatoueurs qui reprochaient autrefois à certains de vendre du matériel, de transmettre leur savoir ou de former des apprentis finirent eux-mêmes, quelques années plus tard, par développer exactement les mêmes activités.
Des écoles apparurent.
Des séminaires furent organisés.
Des marques furent créées.
Des machines furent commercialisées.
Des encres furent développées.
Le partage des connaissances, longtemps perçu comme une exception, devint progressivement une pratique normale.
Bruno n’évoquait jamais cette évolution avec esprit de revanche.
Il y voyait simplement la confirmation que le tatouage ne pouvait progresser qu’en partageant davantage ses connaissances.
Il me disait souvent que peu de professionnels étaient finalement restés totalement fidèles aux principes qu’ils défendaient autrefois.
Cette réflexion ne visait personne en particulier.
Elle traduisait surtout son regard sur l’évolution d’une profession qu’il avait accompagnée pendant plus d’un demi-siècle.
Aujourd’hui, avec le recul, il apparaît que Bruno avait probablement perçu très tôt une réalité devenue évidente.
Le développement du tatouage moderne ne repose pas uniquement sur les artistes.
Il repose également sur les fabricants, les fournisseurs, les formateurs, les organisateurs d’événements, les auteurs, les associations professionnelles et tous ceux qui participent, chacun à leur manière, à construire un véritable métier.
Les mots avaient une importance
Au cours de nos nombreuses conversations, une chose revenait constamment.
Bruno parlait du tatouage.
Mais il parlait tout autant… des mots.
Cela pouvait surprendre.
Pour lui, le vocabulaire ne relevait jamais du détail.
Il constituait déjà une manière de faire évoluer le regard porté sur la profession.
Cette réflexion apparaît très tôt dans son parcours.
Lorsque l’administration cherche à qualifier son activité, Bruno ne se contente pas du mot tatoueur.
Il défend l’expression dessinateur intradermique.
Deux mots qui résument parfaitement sa vision.
Le dessin précède toujours la machine.
Le projet précède toujours le geste.
Le tatouage est d’abord un travail de création.
Cette attention portée au langage ne le quittera jamais.
Des décennies plus tard, il se réjouira de voir le terme dermographe entrer officiellement dans le dictionnaire.
Au cours de nos échanges, il m’expliquait avec un certain amusement que ce mot, qu’il avait largement contribué à faire entrer dans le vocabulaire professionnel, était désormais reconnu par Le Robert.
Pour beaucoup, il ne s’agissait que d’un mot.
Pour Bruno, c’était le signe qu’une profession trouvait progressivement sa place dans la société.
Le langage accompagnait enfin l’évolution du métier.
Cette même logique explique également pourquoi il attachait autant d’importance au mot festival.
Il y explique pourquoi il refuse l’utilisation du mot convention pour désigner une rencontre artistique de cette nature.
Pour lui, une convention renvoie davantage à une réunion administrative ou syndicale.
À l’inverse, un festival célèbre une discipline artistique.
Cette nuance lui paraît essentielle.
Dans ce texte, Bruno écrit notamment :
« Cécile et Stéphane Chaudesaigues ont, à bon escient, opté pour « festival du tatouage ». »
Quelques lignes plus loin, il ajoute :
« Leurs Cantal Ink s’inscrivent parfaitement dans les notions artistiques et innovantes des œuvres de l’esprit. »
Ces phrases résument parfaitement sa pensée.
Pour Bruno, le tatouage ne pouvait accéder à une véritable reconnaissance qu’en étant considéré comme une discipline artistique à part entière.
Cette réflexion dépasse largement une simple question de vocabulaire.
Elle traduit une vision du métier.
Faire évoluer les mots.
Faire évoluer les mentalités.
Faire évoluer la profession.
Au fil de nos conversations, j’ai souvent retrouvé cette cohérence.
Bruno parlait peu de succès.
Peu de notoriété.
Peu de carrière.
En revanche, il revenait régulièrement sur la responsabilité des tatoueurs.
Sur l’image qu’ils renvoyaient au public.
Sur la nécessité de construire une profession respectable.
Avec le recul, je pense que cette exigence explique en grande partie les choix qu’il a faits tout au long de sa vie.
L’ouverture d’un atelier déclaré.
La création d’une société de distribution.
Le développement du matériel.
Le souci permanent du vocabulaire.
La volonté de partager certaines connaissances.
Tout cela répond finalement à une même ambition.
Faire reconnaître le tatouage.
Une phrase qui résume Bruno
Au cours d’une de nos dernières rencontres, Bruno m’a confié une réflexion qui m’a profondément marqué.
Il observait les nouvelles générations de tatoueurs avec beaucoup d’intérêt.
Il admirait l’évolution technique du métier.
La qualité des réalisations.
La créativité.
Mais il constatait également que toute profession connaît les mêmes mécanismes.
Il résumait cela d’une formule qui m’est restée.
Pour lui, certaines générations cherchent d’abord à dépasser le père, jusqu’à le tuer symboliquement.
Il ne prononçait jamais cette phrase avec colère.
Encore moins pour désigner une personne.
Il décrivait simplement un phénomène qu’il pensait universel.
Dans toutes les disciplines artistiques, chacun cherche naturellement à trouver sa propre voie.
À développer son propre langage.
À s’émanciper des générations précédentes.
Bruno n’y voyait pas une faute.
Il rappelait simplement une évidence.
Avant de dépasser un pionnier, encore faut-il reconnaître qu’il a ouvert le chemin.
Cette réflexion résume probablement mieux que n’importe quel discours la manière dont Bruno envisageait la transmission.
Elle explique aussi pourquoi il fut profondément touché lorsque, à Chaudes-Aigues, il prit enfin conscience de l’influence qu’il avait exercée sur plusieurs générations de tatoueurs.
Conclusion
Pendant longtemps, l’histoire du tatouage français s’est transmise essentiellement par la parole.
Les ateliers remplaçaient les écoles.
Les anciens formaient les plus jeunes.
Les gestes, les techniques, les adresses, les fournisseurs et les conseils circulaient discrètement, d’une génération à l’autre.
Comme beaucoup de ces pionniers, Bruno Cuzzicoli n’imaginait probablement pas qu’un jour son parcours ferait l’objet de recherches, d’archives ou de travaux documentaires.
Il exerçait simplement son métier.
Avec exigence.
Avec curiosité.
Avec la conviction profonde que le tatouage méritait d’être reconnu comme une véritable profession.
Lorsque je l’ai invité à Chaudes-Aigues, mon intention n’a jamais été d’écrire l’histoire à sa place.
Elle était beaucoup plus simple.
Je voulais que plusieurs générations de tatoueurs puissent rencontrer un homme qui avait démontré, bien avant nous, qu’il était possible d’exercer ce métier autrement.
Je voulais surtout qu’il puisse constater, de son vivant, que son parcours n’avait pas été oublié.
Au fil des conférences, des interviews, des discussions et des rencontres, j’ai eu le sentiment que cette reconnaissance comptait beaucoup pour lui.
Un jour, il me confia qu’il ne mesurait pas réellement l’influence qu’il avait exercée sur plusieurs générations de tatoueurs.
Lors de sa première conférence à Chaudes-Aigues, l’émotion fut d’ailleurs visible dès les premières minutes lorsqu’il déclara :
« Je n’avais pas réalisé ce que je pouvais représenter jusqu’à cet instant. »
Cette phrase résume à elle seule l’esprit de ce dossier.
L’histoire du tatouage français ne s’est pas écrite grâce à un seul homme.
Elle est le résultat du travail, des convictions et de l’engagement de nombreuses femmes et de nombreux hommes qui, chacun à leur manière, ont contribué à faire évoluer cette profession.
Bruno Cuzzicoli fait incontestablement partie de ceux-là.
Il a ouvert une voie.
D’autres l’ont ensuite prolongée, enrichie, parfois dépassée.
C’est l’ordre naturel des choses.
Comme Bruno me le disait lui-même, certaines générations éprouvent le besoin de dépasser leurs prédécesseurs, parfois jusqu’à vouloir les « tuer symboliquement ». Il ne prononçait jamais cette formule avec amertume. Il décrivait simplement un mécanisme qu’il observait dans toutes les disciplines artistiques : pour exister, chacun cherche naturellement à trouver sa propre voie.
Mais avant de dépasser un pionnier, encore faut-il reconnaître qu’il a ouvert le chemin.
J’espère que ce dossier permettra à celles et ceux qui découvriront Bruno Cuzzicoli de mieux comprendre son parcours, son œuvre et la place particulière qu’il occupe dans l’histoire du tatouage professionnel français.
Sources et archives
La rédaction de ce dossier s’appuie sur des archives publiques, des documents administratifs, des publications contemporaines des faits ainsi que sur un fonds documentaire personnel constitué depuis la fin des années 1980.
Archives audiovisuelles
- Reportage de l’ORTF diffusé le 26 août 1964, aujourd’hui conservé par l’INA.
- Reportages de France 3.
- Interviews filmées de Bruno Cuzzicoli réalisées à Chaudes-Aigues.
- Visite filmée de son atelier historique de Pigalle.
- Conférences enregistrées lors du Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues (Cantal Ink).
Archives documentaires
- Articles de presse nationale et régionale.
- Textes rédigés par Bruno Cuzzicoli.
- Documents administratifs relatifs à JET FRANCE COMPANY.
- Dépôts de marques et documents d’entreprise.
- Documentation professionnelle consacrée au développement du tatouage en France.
Archives personnelles
- Photographies réalisées au fil de mes rencontres avec Bruno.
- Correspondances et échanges personnels.
- Témoignages recueillis entre la fin des années 1980 et les années 2010.
- Archives de Graphicaderme.
- Archives de Tatouage & Partage.
- Archives du Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues (Cantal Ink).
- Archives du Chaudesaigues Award.
Pourquoi j’ai écrit ce dossier
Je suis tatoueur professionnel depuis 1986.
Au fil de plus de quarante années de métier, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs générations de tatoueurs, de travailler en France comme à l’étranger, de créer Graphicaderme, La Bête Humaine, Tatouage & Partage, le Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues (Cantal Ink) ainsi que le Chaudesaigues Award.
Pendant toutes ces années, j’ai également conservé des milliers de photographies, de vidéos, de documents, de correspondances et de témoignages consacrés à l’histoire du tatouage français.
J’ai choisi d’ouvrir progressivement ces archives afin qu’elles puissent être utiles aux passionnés, aux tatoueurs, aux journalistes, aux chercheurs et, demain, à celles et ceux qui souhaiteront comprendre comment cette profession s’est construite.
Ce dossier consacré à Bruno Cuzzicoli est le premier d’une collection qui s’enrichira au fil du temps.
Je n’ai pas la prétention d’écrire l’histoire officielle du tatouage français.
Elle est beaucoup plus simple.
Je souhaite transmettre les archives que j’ai eu la chance de préserver tout au long de ma carrière, les replacer dans leur contexte et redonner, autant que possible, la parole à celles et ceux qui ont construit cette profession avant nous.
Si ce travail permet de préserver une partie de cette mémoire et d’aider, demain, un journaliste, un chercheur, un passionné ou un jeune tatoueur à mieux comprendre cette histoire, alors toutes ces années passées à conserver ces archives auront trouvé leur véritable raison d’être.
Contribuer à la mémoire du tatouage français
L’histoire du tatouage français continue de s’écrire.
Malgré les nombreuses archives réunies au fil des années, ce dossier n’a pas la prétention d’être définitif. Il évoluera au gré des découvertes, des témoignages et des documents qui permettront de compléter ou de préciser certains épisodes de cette histoire.
Si vous avez connu Bruno Cuzzicoli, si vous possédez des photographies anciennes, des catalogues, des affiches, des correspondances, des films, des documents administratifs, des articles de presse ou tout autre élément susceptible d’enrichir ce dossier, je vous invite à me contacter.
Chaque contribution sera étudiée avec attention.
Lorsqu’elle apportera un éclairage nouveau et qu’elle pourra être vérifiée, elle contribuera à enrichir cette collection afin de préserver, ensemble, une mémoire qui dépasse largement le parcours d’un seul homme.
Je remercie par avance toutes celles et tous ceux qui souhaiteront participer à ce travail de transmission.
Contact
Stéphane Chaudesaigues
Tatoueur professionnel depuis 1986
Fondateur de Graphicaderme, de La Bête Humaine, du Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues (Cantal Ink), du Chaudesaigues Award et président de Tatouage & Partage.
📧 contact@stephane-chaudesaigues.fr
🌐 www.stephane-chaudesaigues.fr
Préserver la mémoire du tatouage français, c’est aussi rendre justice à celles et ceux qui ont permis aux générations suivantes d’exercer ce métier avec davantage de liberté.
Questions fréquentes sur Bruno Cuzzicoli (Bruno de Pigalle)
Bruno Cuzzicoli, plus connu sous le nom de Bruno de Pigalle, est l’un des pionniers du tatouage professionnel français. Installé à Pigalle au début des années 1960, il est considéré comme l’un des premiers tatoueurs officiellement déclarés en France et a consacré une grande partie de sa vie à faire reconnaître le tatouage comme un véritable métier.
Bruno n’a pas inventé le tatouage en France. Des tatoueurs exerçaient déjà avant lui, notamment dans les ports, les casernes ou les fêtes foraines. En revanche, il fut l’un des premiers à entreprendre les démarches nécessaires pour exercer officiellement son activité, obtenir une reconnaissance administrative et ouvrir un atelier déclaré. Cette volonté de professionnaliser le métier explique la place particulière qu’il occupe dans son histoire.
Parce que son atelier historique était installé rue Germain-Pilon, au cœur du quartier de Pigalle, à Paris. Ce quartier populaire, alors connu pour sa vie nocturne, ses cabarets et ses cafés, est devenu indissociable de son parcours professionnel.
Les Pays-Bas ont profondément influencé Bruno. C’est grâce à une rencontre avec le tatoueur hollandais Peter, que sa sœur connaissait, qu’il découvre une organisation du métier beaucoup plus structurée qu’en France. Cette expérience orientera durablement sa vision du tatouage.
Créée en 1986, JET FRANCE COMPANY (J.F.C.) était la société développée par Bruno à proximité de son atelier de Pigalle. Elle distribuait du matériel destiné aux tatoueurs et aux professionnels de la dermographie esthétique, tout en développant plusieurs marques spécialisées. Cette activité témoigne de sa volonté de structurer durablement la profession.
Bruno admirait le modèle américain de Spaulding & Rogers, entreprise pionnière dans la fabrication et la distribution de matériel de tatouage. Il s’en inspira pour développer en France une activité similaire destinée à faciliter l’accès des tatoueurs à un matériel professionnel de qualité.
Bruno utilisait et défendait depuis longtemps le terme dermographe pour désigner la machine à tatouer. Il éprouvait une réelle satisfaction à voir ce mot entrer dans Le Robert en 2014, y voyant une reconnaissance symbolique de l’évolution du métier et de son vocabulaire.
Pour Bruno, le choix des mots avait une importance fondamentale. Il considérait qu’un festival mettait en valeur une démarche artistique et culturelle, tandis que le mot convention évoquait davantage une réunion administrative ou commerciale. Cette réflexion apparaît notamment dans le texte qu’il rédige pour le Cantal Ink 2017.
Stéphane Chaudesaigues a rencontré Bruno à la fin des années 1980 et est resté en contact avec lui pendant plusieurs décennies. En l’invitant au Festival International du Tatouage de Chaudes-Aigues, il souhaitait lui offrir, de son vivant, la reconnaissance qu’il estimait mériter pour son apport au tatouage français. Ce dossier prolonge cette démarche en rassemblant des archives, des témoignages et des documents d’époque.
Bruno entretenait depuis longtemps une relation d’amitié avec Stéphane Chaudesaigues. Son épouse Paulette, originaire de l’Aveyron, venait également à Chaudes-Aigues lorsqu’elle était enfant. Invité à plusieurs reprises au Cantal Ink, Bruno y donna des conférences, participa à des interviews et transmit directement son expérience à une nouvelle génération de tatoueurs.
Ce dossier s’appuie sur un ensemble exceptionnel d’archives : reportages de l’ORTF conservés par l’INA, articles de presse, conférences, interviews filmées, documents administratifs, textes rédigés par Bruno lui-même ainsi que plus de quarante années d’archives personnelles réunies par Stéphane Chaudesaigues. Son objectif n’est pas de construire une légende, mais de replacer le parcours de Bruno Cuzzicoli dans l’histoire du tatouage professionnel français.
