Désert médical à Chaudes-Aigues : le quotidien d’un village sans médecin généraliste

Bienvenue au désert médical, merci de ne pas tomber malade.
Avec Cécile, nous parlons régulièrement de ce qui permet à Chaudes-Aigues de continuer à vivre : les commerces, l’école, les familles qui s’installent, les anciens qui souhaitent rester chez eux.
Ces échanges nous ont conduits à une question devenue très concrète : comment fait-on lorsque l’on ne trouve plus de médecin généraliste ?
Cécile a posé ses réflexions par écrit. Je les prolonge ici, avec ses observations, les miennes et cette inquiétude que nous partageons. Son ironie traverse ces lignes. Elle permet parfois de dire ce que les expressions administratives rendent étrangement supportable.
« Zone sous-dense. »
« Difficultés d’accès aux soins. »
« Tension sur la démographie médicale. »
À Chaudes-Aigues, nous avons une expression légèrement plus rustique :
Depuis juin 2026, nous n’avons plus de médecin généraliste.
J’avais déjà évoqué cette volonté de revenir à l’essentiel et de trouver sa place dans la vie quotidienne d’un territoire. Pouvoir consulter un médecin en fait pleinement partie.
Trouver un médecin à Chaudes-Aigues : derrière l’absence, le quotidien
Nous pouvons encore acheter notre pain, envoyer nos enfants à l’école, boire un café, déjeuner au restaurant, travailler et entreprendre.
Mais lorsque les habitants cherchent un généraliste dans les communes environnantes, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres, une réponse revient :
« Le docteur ne prend plus de nouveaux patients. »
Nous voilà rassurés.
Le médecin existe.
Simplement, nous ne pouvons pas le consulter.
C’est une nuance statistiquement considérable.
Médicalement, un peu moins.
Il faut évidemment entendre aussi ce que cette réponse signifie du côté des cabinets. Un médecin dont la patientèle est déjà trop importante ne peut pas multiplier indéfiniment ses journées. Derrière le refus, il peut y avoir un professionnel qui tente de préserver la qualité du suivi de patients déjà nombreux.
La difficulté reste entière pour celui qui téléphone.
Il ne cherche pas une faveur. Il cherche quelqu’un qui puisse le recevoir, suivre son traitement et devenir son médecin traitant.
Sur le papier, le Cantal va plutôt bien
Le papier a beaucoup de chance.
Selon l’Insee, le Cantal comptait en 2025 159 médecins généralistes pour 100 000 habitants, contre 146 pour 100 000 habitants en France. Source : Insee, professionnels de santé au 1er janvier 2025.
Notre département semble donc plutôt bien doté.
Il ne nous reste plus qu’à les trouver.
Car compter les médecins à l’échelle d’un département ne dit pas s’ils exercent près de chez vous, quelle activité ils assurent, s’ils prennent encore de nouveaux patients ni combien de kilomètres vous séparent de leur cabinet.
La statistique décrit une densité. Elle ne garantit pas un rendez-vous.
Cette distinction est essentielle dans un département rural et montagneux. Une offre présente dans une ville ne devient pas automatiquement accessible à tous les habitants des communes alentour.
Désert médical : compter les médecins ne suffit pas
Pour approcher cette réalité, la DREES utilise l’Accessibilité potentielle localisée, ou APL.
Cet indicateur tient notamment compte de la proximité et de l’activité des professionnels, ainsi que des besoins de la population selon son âge. Il considère également l’offre des communes environnantes, avec un poids qui diminue selon la distance.
En 2024, l’accessibilité moyenne aux généralistes était estimée à 3,3 consultations, visites ou téléconsultations par habitant et par an dans le champ étudié.
Pour les 10 % d’habitants les mieux desservis, elle atteignait 5,7.
Pour les 10 % les moins bien desservis, elle tombait à 1,3.
Ces chiffres mesurent une accessibilité potentielle, pas le nombre de consultations effectivement réalisées par chaque personne. Ils montrent néanmoins un écart considérable entre les territoires : un rapport de 4,3 entre les populations les mieux et les moins bien desservies. Cet écart s’est encore accentué entre 2023 et 2024. Source : DREES, accessibilité aux soins de premier recours en 2024.
Ces données nationales ne mesurent pas à elles seules la situation de Chaudes-Aigues depuis juin 2026. Elles expliquent pourquoi une moyenne départementale ne suffit pas à répondre à notre question :
Lorsqu’un habitant a besoin d’un médecin aujourd’hui, peut-il réellement en consulter un ?
Dans quel délai ? À quelle distance ? Avec quelle possibilité de suivi dans la durée ?
Le Cantal vieillit, les besoins de suivi augmentent
Notre département possède une autre particularité lorsqu’on parle de médecine :
il vieillit.
Dans une étude publiée en novembre 2023, l’Insee estimait que le nombre de Cantaliens âgés de 75 ans ou plus augmenterait d’environ 10 000 personnes à l’horizon 2040. Ils représenteraient alors 22 % de la population, contre environ 14 % dans la situation de référence de l’étude. Il s’agit d’une projection, fondée sur des hypothèses démographiques. Source : Insee, dynamiques démographiques du Cantal.

Or avancer en âge peut signifier davantage de traitements, de surveillance et de rendez-vous : hypertension, diabète, problèmes cardiaques, douleurs articulaires, troubles cognitifs ou perte d’autonomie.
Le cardiologue surveille le cœur.
L’ophtalmologue surveille les yeux.
Le rhumatologue surveille les articulations.
Mais quelqu’un doit encore suivre la personne dans son ensemble.
C’est là que le médecin de famille prend toute sa place.
Le médecin de famille : cette présence que l’on croyait acquise
C’est l’un des points qui revient dans notre échange avec Cécile : ce que nous perdons ne se résume pas à un créneau de consultation.
Le médecin de famille connaissait vos enfants. Il connaissait vos parents.
Il savait que vous consultiez rarement et trouvait donc inhabituel de vous voir trois fois en deux mois.
Il remarquait une perte de poids. Il connaissait vos traitements. Il pouvait rapprocher une fatigue persistante d’autres signes observés auparavant.
Ce n’était pas spectaculaire.
Il ne sauvait pas une vie à chaque consultation.
Il faisait quelque chose de beaucoup moins cinématographique :
il connaissait ses patients.
Cette continuité permet de suivre une évolution, de reprendre une question laissée en suspens et de vérifier qu’une démarche a bien abouti.
Lorsque les consultations deviennent dispersées, chaque professionnel doit reconstituer une partie de l’histoire. Les comptes rendus et les dossiers médicaux sont précieux, mais il faut encore quelqu’un pour les lire, les relier et accompagner le patient.
L’absence de suivi ne provoque pas nécessairement une catastrophe mardi matin à 14 h 30.
Elle peut se traduire par des contrôles reportés, des symptômes que l’on laisse durer ou des démarches auxquelles on finit par renoncer.
Voilà ce qui nous inquiète : tout ce qui peut se dégrader sans faire de bruit.
Sans médecin traitant, comment accéder aux spécialistes ?
Autre difficulté évoquée avec Cécile : le courrier d’adressage.
Vous cherchez un rendez-vous chez un spécialiste. Le secrétariat vous demande parfois un courrier médical afin de préciser le motif et d’orienter la demande.
Votre médecin traitant pourrait le rédiger.
Celui que vous n’avez plus.
Il faut distinguer plusieurs choses : les règles de remboursement, les conditions d’accès direct à certaines spécialités et l’organisation propre aux cabinets. L’absence de courrier ne signifie pas que toute consultation spécialisée est interdite.
Mais, pour la personne qui téléphone, le problème pratique demeure : on lui demande une évaluation préalable qu’elle peine déjà à obtenir.
Vous avez besoin d’un spécialiste.
On vous demande de passer d’abord par un généraliste.
Vous cherchez donc un généraliste.
Et vous retrouvez le point de départ.
C’est le serpent qui se mord la queue.
Enfants, handicap et scolarité : quand les démarches médicales s’ajoutent au reste
Pour les familles ayant un enfant en situation de handicap ou atteint d’une maladie chronique, la difficulté dépasse le rendez-vous destiné à soigner une maladie passagère.
Il faut aussi documenter les besoins, préparer les dossiers, actualiser des informations médicales et organiser les conditions d’accueil à l’école.
Derrière ces démarches se trouvent des accompagnements très concrets : une aide humaine, des adaptations scolaires, des traitements à administrer ou des précautions à respecter.
Le projet d’accueil individualisé, le PAI, permet notamment d’organiser les adaptations nécessaires à la vie de l’enfant en collectivité. Les besoins thérapeutiques sont précisés par le médecin qui suit l’enfant, en lien avec les acteurs scolaires concernés. Source : Mon Parcours Handicap, le projet d’accueil individualisé.
Encore faut-il pouvoir accéder à ce suivi.
Alors les parents cherchent. Ils téléphonent. Ils expliquent. Ils recommencent.
Parfois, leur enfant n’est pas malade ce jour-là. Ils ont besoin d’un rendez-vous pour que son accompagnement puisse se poursuivre dans de bonnes conditions.
À une organisation familiale déjà exigeante s’ajoute la recherche du médecin disponible.
La santé des femmes ne s’arrête pas après l’accouchement
Cécile insiste également sur cette évidence trop facilement oubliée : le suivi des femmes traverse toutes les étapes de la vie.

Les règles douloureuses ou abondantes. La contraception. Un désir de grossesse. Le post-partum. La périménopause. La ménopause. La prévention et les dépistages.
Quelques détails, donc, concernant approximativement la moitié de la population.
Les besoins ne relèvent pas tous du généraliste. Les gynécologues et les sages-femmes ont leur place dans ce suivi, selon leurs compétences et la situation de chaque patiente.
Mais citer les professions auxquelles on peut s’adresser ne répond pas encore aux questions essentielles : qui peut recevoir, dans quel délai et à quelle distance ?
La prévention suppose de pouvoir prendre rendez-vous avant que la situation ne devienne préoccupante.
Lorsque chaque consultation demande une succession d’appels et une organisation compliquée, on comprend comment un contrôle peut être repoussé.
Puis repoussé encore.
Cinquante kilomètres ne sont pas une distance lorsque l’on possède une carte
« Mais il y a un cabinet à cinquante kilomètres. »
Bien sûr.
Sur une carte, cinquante kilomètres tiennent entre deux doigts.
Dans la vie, ils supposent une voiture, un permis, du carburant, du temps et parfois quelqu’un pour vous accompagner.
Dans le Cantal, il faut aussi compter avec les routes de montagne et les conditions hivernales.
Qui conduit la personne âgée qui a rendu ses clés ?
Qui garde les enfants ?
Qui peut quitter son travail ?
Et comment s’organise le retour lorsque l’on ne se sent pas bien ?
Pour une personne mobile disposant d’un véhicule, la distance représente une contrainte. Pour une personne isolée, handicapée ou sans moyen de transport, elle peut devenir un obstacle majeur.
La question des déplacements traverse déjà mes réflexions sur la D921 et les flux routiers autour de Chaudes-Aigues. Avec l’accès aux soins, elle prend une dimension particulièrement concrète : derrière chaque trajet figurent une personne, son état de santé et les moyens dont elle dispose pour rejoindre un cabinet.
La téléconsultation peut aider, mais la présence médicale reste nécessaire
La téléconsultation apporte des possibilités utiles. Elle peut éviter certains déplacements et permettre un échange médical lorsque la situation s’y prête.
Elle peut aussi s’inscrire dans un suivi avec un professionnel qui connaît déjà le patient.
Mais une consultation à distance ne permet pas tous les examens. Certains dispositifs assistés disposent d’équipements et de professionnels sur place ; cela ne rend pas toutes les situations évaluables à travers un écran.
Et lorsque l’on consulte ponctuellement un médecin différent, la question de la continuité reste posée.
Qui reprend les résultats ?
Qui vérifie l’évolution ?
Qui coordonne la suite ?
La télémédecine a sa place. Nous souhaitons qu’elle complète une présence médicale accessible et un suivi organisé.
Et lorsque personne ne peut recevoir ?
Dans nos échanges revient aussi cette inquiétude : que fait l’habitant qui ne trouve aucun rendez-vous ?
La maladie ne disparaît pas parce que le cabinet a fermé.
La personne cherche plus loin, sollicite une orientation, attend ou finit par envisager les urgences.
Il faut pourtant distinguer les besoins : les urgences ne peuvent pas assurer à elles seules le suivi courant d’une population privée de généraliste.
Le problème ne se résout donc pas en déplaçant la file d’attente.
Et il y a ceux que l’on voit moins : les habitants qui reportent leur démarche parce qu’ils sont fatigués de chercher, parce qu’ils ne veulent pas déranger ou parce qu’ils n’ont personne pour les conduire.
C’est aussi cette partie silencieuse de la situation que nous voulons rendre visible.
Le Cantal, lieu d’annonce du pacte contre les déserts médicaux
La situation de Chaudes-Aigues s’inscrit dans une difficulté nationale.
Lors de la présentation de son pacte contre les déserts médicaux, le Gouvernement indiquait qu’en 2024 six millions de Français n’avaient pas de médecin traitant. Il avançait également le chiffre de 87 % du territoire classé en désert médical.
Ces chiffres sont ceux de la communication gouvernementale d’avril 2025 ; ils ne signifient pas que tous les territoires concernés rencontrent une difficulté identique.
C’est précisément dans le Cantal, le 25 avril 2025, que ce pacte a été présenté. Source : Gouvernement, pacte de lutte contre les déserts médicaux.
Nous apprécions que notre département soit regardé.
Nous aimerions que cette attention puisse se traduire, pour les habitants, par la possibilité de trouver un médecin.
Un médecin fait aussi vivre un village
Nous connaissons les raisons d’aimer Chaudes-Aigues.
J’ai consacré plusieurs articles à son patrimoine, notamment lorsque France 2 s’est intéressée à la Source du Par et à la géothermie du village. Cette visibilité contribue à faire découvrir un territoire auquel nous sommes profondément attachés.
J’ai également raconté comment la découverte de la Source du Par peut donner aux visiteurs l’envie de mieux connaître Chaudes-Aigues, voire de s’y installer.
Lorsque cette envie devient un projet de vie, les questions changent.
Où travailler ?
Où scolariser ses enfants ?
Comment se déplacer ?
Où se faire soigner ?
Accueillir de nouvelles familles suppose de pouvoir répondre à ces questions.
Nous voulons conserver les commerces, les entreprises et les associations. Nous voulons permettre aux anciens de rester chez eux. Nous voulons que les enfants puissent grandir ici.
L’accès aux soins fait partie des conditions qui rendent cette vie possible.
Un village peut posséder un patrimoine remarquable et rencontrer des difficultés très concrètes. Parler de ces difficultés, c’est prendre au sérieux son avenir.
Vivre à Chaudes-Aigues toute l’année
Dans une précédente réflexion sur Chaudes-Aigues, village paisible et vivant, et ce que son histoire récente rappelle, j’évoquais déjà l’importance de regarder la vie locale dans la durée.
L’accès à un médecin appartient à cette réalité quotidienne.
Il compte en été comme en hiver, pour les familles nouvellement arrivées comme pour celles qui vivent ici depuis plusieurs générations.
Avec Cécile, c’est de cela que nous parlons : des conditions ordinaires d’une vie à laquelle nous tenons.
Nous savons que les professionnels de santé encore présents font face à une forte demande. Nous savons également qu’une commune ne peut pas résoudre seule les difficultés nationales de formation, de recrutement et d’organisation des soins.
Mais l’ampleur du problème ne doit pas nous conduire à considérer l’absence de généraliste comme une nouvelle normalité.
Nous voulons continuer à vivre ici, travailler, élever nos enfants et vieillir ici.
Et, si possible, nous aimerions pouvoir y tomber malades de temps en temps.
Comme tout le monde.
Questions fréquentes sur le désert médical à Chaudes-Aigues
Au moment de la rédaction de cet article, en septembre 2026, Chaudes-Aigues ne dispose plus de médecin généraliste depuis juin 2026. Les habitants doivent rechercher une consultation dans les communes environnantes, où l’acceptation de nouveaux patients dépend des disponibilités des cabinets.
Le nombre de médecins à l’échelle départementale ne mesure pas leur accessibilité pour chaque habitant. Leur répartition, leur activité, les distances et leur capacité à accepter de nouveaux patients comptent également. Un département peut présenter une densité médicale supérieure à la moyenne nationale tout en comprenant des communes confrontées à de fortes difficultés d’accès aux soins.
Obtenir une consultation permet de répondre à un besoin ponctuel. Trouver un médecin qui accepte d’assurer un suivi régulier permet de construire une continuité : connaître les antécédents, suivre les traitements, organiser la prévention et coordonner les interventions des spécialistes. C’est cette présence dans la durée qui manque lorsque les habitants doivent multiplier les consultations auprès de professionnels différents.
La recherche d’un médecin peut imposer de longs déplacements. Il faut disposer d’un véhicule, pouvoir conduire ou trouver un accompagnant, et parfois s’absenter du travail. Ces contraintes pèsent particulièrement sur les personnes âgées, les familles, les personnes handicapées et les habitants isolés.
La téléconsultation peut répondre à certains besoins et éviter des déplacements. Elle ne permet toutefois pas tous les examens et doit parfois être complétée par une consultation en présence du patient. Son utilité dépend aussi de l’organisation du suivi : transmission des résultats, réévaluation et coordination des soins.
Il fait partie des questions concrètes que pose un projet d’installation, avec l’emploi, le logement, l’école et les transports. Le patrimoine et la qualité de vie peuvent donner envie de venir à Chaudes-Aigues ; la possibilité de faire suivre ses enfants, ses proches et sa propre santé compte pour y construire une vie durable.
Et si une possibilité se trouvait déjà dans le village ?
Notre conversation avec Cécile ne s’est pas arrêtée au constat.
Elle nous a ramenés à une histoire locale : celle d’une femme diplômée en médecine en Équateur, venue s’installer avec sa famille à Chaudes-Aigues, dont le parcours professionnel doit désormais se poursuivre à Saint-Flour.
Un diplôme obtenu à l’étranger ne permet pas automatiquement d’ouvrir un cabinet en France. Son projet, les conditions d’exercice et les étapes nécessaires méritent d’être regardés précisément.
Mais cette situation pose une question : comment accompagner les compétences de ceux qui ont déjà choisi de vivre sur notre territoire ?
Sans préjuger de ses souhaits ni des possibilités réglementaires, pourrait-il exister, un jour, une place pour son activité à Chaudes-Aigues ?
Ce sera l’objet du second article de ce dossier.
