Stéphane Chaudesaigues et John Lobb

Travailler la peau, penser la forme
Il y a des projets qui ne naissent pas d’un effet de mode, mais d’une rencontre de sensibilités. Lorsque la maison John Lobb a lancé le projet Spirit of Capitals, l’intention n’était pas de produire des objets spectaculaires, mais de réfléchir à ce que pouvait être l’esprit d’une ville, traduit dans une chaussure. Pas une illustration, pas un symbole facile. Une interprétation tenue, exigeante, fidèle à une certaine idée du métier.
Paris faisait évidemment partie de cette réflexion. Ville de contrastes, de lignes claires et de libertés assumées, elle appelait un regard multiple. Pour cette réalisation, John Lobb a choisi de réunir trois univers différents : celui du photographe James Bort, attentif aux gestes et aux processus, celui d’un tailleur italien rompu aux exigences de la fabrication, et le mien, issu du tatouage, d’un travail quotidien sur la peau et la durée.
Composer plutôt que choisir
Mon intervention ne relevait pas d’un simple choix de matières. La maison John Lobb maîtrise cela depuis longtemps. Elle s’inscrivait dans la manière de faire dialoguer les matières entre elles, d’associer cuirs et tissus, de travailler les lignes, les formes, les finitions et la patine. Une réflexion de composition plus que de sélection.
Dans le tatouage, on apprend vite que l’équilibre se joue dans ces détails-là. Ce qui est trop appuyé fatigue. Ce qui est trop timide disparaît.
Cette approche est développée plus largement dans un article déjà publié sur Graphicaderme : Stéphane Chaudesaigues et les souliers .
Le regard sur le processus
Le travail s’est construit en amont, dans les échanges, les hésitations, les ajustements successifs. Il ne s’agissait pas d’imposer une esthétique extérieure, mais d’apporter un regard moins académique, plus intuitif, nourri par un métier où chaque geste est irréversible et où le temps fait partie intégrante du résultat final.
Le regard de James Bort a accompagné cette démarche. Son travail ne consiste pas à embellir, mais à observer. À rendre visible ce qui se joue dans les ateliers, dans les gestes répétés, dans les silences. Son reportage autour de la fabrication des chaussures John Lobb montre moins des objets finis qu’un processus, une discipline quotidienne.
L’ensemble du projet est documenté dans l’article de référence publié sur tattoos.fr : Spirit of Capitals : les villes trouvent chaussure à leur pied .
Deux Richelieu, une même ligne
De cette réflexion sont nées deux Richelieu, pensées comme deux lectures d’un même esprit. La première associe un cuir noir profond à une pièce de chevreau rouge et noir, apportant une texture plus vibrante et un contraste maîtrisé. La seconde décline cette même construction dans une version plus retenue, où le chevreau s’exprime entièrement en noir, par nuance plutôt que par opposition.
Ces deux modèles ne s’opposent pas, ils se répondent. L’un assume une présence plus marquée, l’autre privilégie une lecture plus silencieuse. Dans les deux cas, la ligne reste tenue, lisible, sans surcharge. Les matières dialoguent entre elles, les finitions et la patine posent le rythme, et la forme conserve sa cohérence.
Un hommage à un certain Paris
Il y avait, dans cette double proposition, l’envie de rendre hommage à un certain Paris. Un Paris qui savait prendre le temps. Celui des tables bien tenues, des lieux où l’on s’installe, où l’on observe, où l’on travaille avec soin. Pas une carte postale, mais une manière de faire, une attention portée au détail et au geste juste.
Cet esprit-là, je l’ai aussi raconté autrement, à ma façon, dans un autre texte du blog : Rendez-vous place des Bougnats .
Tenir la ligne
Cette façon de penser le travail, je la poursuis aujourd’hui dans d’autres projets, notamment à travers Gourmet & Glouton. Là encore, il ne s’agit pas de rejouer le passé, mais d’en prolonger l’esprit dans le présent. Travailler proprement, recevoir correctement, tenir une ligne.
La Richelieu conçue pour Spirit of Capitals devient alors un trait d’union. Entre des métiers différents, des pratiques distinctes, mais une même exigence : penser avant de produire, composer plutôt que démontrer, et accepter que ce qui est juste n’a pas besoin d’en faire trop pour durer.







