Dévier sans consulter : quand l’aménagement du territoire efface un village

Pendant longtemps, l’itinéraire reliant Clermont-Ferrand à Rodez passait naturellement par Saint-Flour, Chaudes-Aigues, Laguiole puis Espalion.
Un axe logique, historique, vécu. Un itinéraire qui faisait traverser des bourgs, permettait l’arrêt, la découverte, la halte. Un axe qui irriguait les territoires.
Aujourd’hui, cette logique a disparu de la signalisation officielle. Les panneaux orientent désormais les flux vers un autre choix : l’autoroute A75 jusqu’à Sévérac-le-Château, puis la RN 88 jusqu’à Rodez.
Un choix technique. Un choix froid. Un choix pris sans consultation préalable des populations vivant sur le territoire.
Cet article s’inscrit dans la continuité de la démarche engagée pour donner une place à la parole locale :
https://www.stephane-chaudesaigues.fr/stephane-chaudesaigues/donner-une-place-a-la-parole-locale/
Une déviation qui fonctionne… trop bien
Les chiffres de trafic sont clairs. Sur la D921 (ancienne RN 921), axe Saint-Flour – Laguiole passant par Chaudes-Aigues, le trafic moyen journalier annuel (TMJA) reste remarquablement stable depuis près de dix ans, autour de 5 700 à 6 000 véhicules par jour selon les années.
Or, dans un contexte général de hausse des mobilités et de développement du tourisme itinérant (camping-cars, motos, road trips), ce trafic aurait mécaniquement dû augmenter.
S’il ne l’a pas fait, ce n’est pas un hasard.
Cela signifie une chose : la déviation fonctionne.
Les flux ont été détournés ailleurs.
Dix minutes gagnées, trente-sept kilomètres ajoutés
Le paradoxe est brutal.
L’itinéraire aujourd’hui recommandé permet de gagner environ dix minutes, mais au prix de trente-sept kilomètres supplémentaires. Plus de distance, plus de carburant, plus d’émissions. Et surtout, un territoire entier contourné.
Ce choix ne peut même pas se parer de la cape de l’écologie. Il ne repose ni sur une réduction significative du temps, ni sur une baisse des distances, ni sur une diminution évidente de l’empreinte carbone. Il repose uniquement sur une logique de fluidité autoroutière.
Quand les barrages révèlent la réalité du flux
En décembre dernier, lors des mobilisations des agriculteurs français contre le traité du Mercosur, plusieurs axes majeurs ont été bloqués, notamment des tronçons de l’autoroute A75. Les automobilistes ont alors été contraints d’emprunter les routes nationales et départementales, dont la D921.
Le résultat a été immédiat.
En plein mois de décembre, nous avons connu une fréquentation digne d’un mois d’été.
On nous dira : « Oui, mais c’était les vacances de Noël. »
Très bien.
Mais la démonstration est simple : lorsque le flux passe, la vie revient.
Si seulement 15 % des automobilistes qui circulent sur l’A75 acceptaient de traverser nos villages — parce qu’ils ne sont pas pressés de gagner dix minutes, parce qu’ils ne veulent pas ajouter trente-sept kilomètres inutiles, ou simplement parce qu’ils sont curieux — cela représenterait un apport économique significatif.
Un flux.
Des clients potentiels.
Des haltes.
Des repas.
Des nuitées.
Plusieurs professionnels, de Saint-Flour à Rodez, en passant par Laguiole et Espalion, confirment unanimement la baisse de fréquentation après la suppression des panneaux directionnels, et reconnaissent avoir bénéficié du retour ponctuel du trafic lors des barrages agricoles.
Une distinction nécessaire : poids lourds et circulation locale
Il est parfaitement compréhensible, et même intelligent, de dévier les poids lourds qui ne font pas de desserte locale.
Limiter les nuisances, réduire les risques dans les traversées de bourgs, organiser le transit logistique : cette logique peut s’entendre.
Mais lorsqu’il s’agit des véhicules particuliers, des camping-cars et des motos, la logique devient beaucoup moins évidente.
Ces usagers-là ne sont pas en transit industriel.
Ils s’arrêtent.
Ils visitent.
Ils consomment.
Ils font vivre les territoires.
Dans leur cas, on peine à comprendre la cohérence de la décision.
L’exemple du chemin de Saint-Jacques : deux parcours, pas un seul
Historiquement, la voie hivernale du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle passait par Chaudes-Aigues. Lorsque les plateaux devenaient impraticables, les pèlerins empruntaient cet itinéraire de repli.
Ce point est développé ici :
https://www.stephane-chaudesaigues.fr/stephane-chaudesaigues/chaudes-aigues-chemin-compostelle-suivre-son-chemin/
Deux options de parcours.
Deux logiques complémentaires.
Aucune exclusion.
Pourquoi ne pas appliquer aujourd’hui la même intelligence territoriale ?
Un fléchage secondaire.
Une signalisation touristique.
Une communication institutionnelle.
Un itinéraire valorisé.
Cela ne coûterait presque rien.
L’argument de la sécurité routière : que disent réellement les chiffres ?
En 2017, le Cantal a recensé 129 accidents de la route, 12 décès, 101 blessés hospitalisés et 54 blessés légers.
En 2024, 174 accidents, 13 personnes tuées et 200 blessés.
Ces chiffres concernent l’ensemble du réseau routier départemental.
Aucune baisse globale de l’accidentalité n’apparaît sur la période durant laquelle la déviation vers l’A75 et la RN 88 s’est imposée comme itinéraire recommandé.
L’argument sécuritaire ne peut donc pas être présenté comme une évidence démontrée.
Une décision prise sans explication
À l’époque déjà, la raison invoquée semblait obscure.
Obscure, en effet, puisqu’il n’y en avait aucune.
Aucune annonce.
Aucun courrier.
Aucun débat.
Les panneaux ont simplement disparu un jour.
Dans un territoire déjà fragilisé par la fermeture de l’espace thermoludique de Caleden pendant sept ans et demi — récemment rouvert — cette absence d’explication pèse d’autant plus lourd.
Sur le rapport au territoire et à son rythme :
https://www.stephane-chaudesaigues.fr/revue-presse/chaudes-aigues-paisible-et-vivante-ce-que-dit-larticle-ce-que-le-temps-long-rappelle/
Remettre un peu de démocratie dans les décisions
Il serait sans doute temps que les responsables politiques, du niveau national au niveau local, remettent un peu de démocratie dans leurs décisions.
Cela signifie écouter le bon sens populaire, celui qui évite souvent les non-sens techniques.
Suite aux très nombreux retours que nous recevons sur ce sujet — commerçants, restaurateurs, hôteliers, habitants — nous réfléchissons à la mise en place d’une pétition citoyenne afin de demander officiellement la réévaluation du fléchage routier et l’ouverture d’un débat public sur la gestion des flux.
Car la question dépasse la route.
Elle touche à l’attractivité, à l’économie locale et à l’avenir du territoire.
Dans cette logique, il est aussi nécessaire de penser des événements fédérateurs autour de ce qui fait la singularité de Chaudes-Aigues, notamment son eau thermale :
https://www.stephane-chaudesaigues.fr/stephane-chaudesaigues/eau-chaude-chaudes-aigues-evenement-a-inventer/
Le regard d’un témoin de terrain
Guillaume, propriétaire et chef de l’auberge Le Relais de la Poste à Neuvéglise, alertait déjà il y a près de cinq ans sur la baisse progressive des clients de passage.
Son établissement est littéralement en bordure de la D921.
Il voit les voitures passer… ou ne plus passer.
Il voit ce que les statistiques ne montrent pas : la disparition lente mais réelle des flux spontanés.
C’est dans cet esprit qu’il a choisi d’en parler.
Non avec des politiques incompréhensibles,
mais avec un récit, des épreuves, un peu de légende, beaucoup d’humour et assez d’auto-dérision pour survivre à l’idée qu’il faudrait éviter le Cantal pour aller plus vite.
La route que l’on ne traverse pas impunément
Texte de Guillaume
Mesdames et messieurs,
ouvrez grand les yeux, serrez le volant… et écoutez.
La route s’éveille à Saint-Flour, en contrebas, là où la ville basse respire encore l’odeur du bitume tiède. Au-dessus, la cathédrale de pierre volcanique domine comme un juge ancien. Cathédrale la plus haute d’Europe, dit-on — et pas seulement par l’altitude, mais par le poids des siècles. Quand on quitte la ville basse pour grimper vers la haute, les gargouilles se penchent. Elles chuchotent. Elles comptent les imprudents.
Puis viennent les orgues basaltiques. Elles chantent. Un chant de sirènes, noir et minéral, qui attire vers l’abîme autant qu’il promet les sommets. On passe. On survit. On reprend souffle.
La départementale 921 s’étire alors, perfide et belle, jusqu’au château des Ternes. Les anciens jurent qu’un dragon y dort encore, museau figé dans la pierre, prêt à estourbir le premier esprit pressé. Heureusement, le chevalier Régis veille encore. On le salue. On ne s’attarde pas.
La route s’ouvre sur la Planèze. Neuf mois par an, un volcan enneigé vous fixe. Le Plomb du Cantal. Un colosse. Certains disent qu’il dort. D’autres qu’il attend. Ici, la pénombre n’est jamais loin.
Quatre épreuves franchies.
Mais prenez garde. Passé Cordesse, ne vous arrêtez pas à l’auberge en contrebas. Quelques imprudents s’y sont essayés. Une addiction s’en est suivie. Le silence y est trop épais. C’est ici que commence la descente.
Vous arrivez à Lanau, dernier bastion. Vous enjambez la Truyère. Vous voilà en Aubrac. Mais prenez garde : un barrage fatigué sommeille, prêt à rompre.
La route devient sinueuse. Les bois se referment. Lutins, âmes blanches et farfadets murmurent entre deux virages. Puis soudain, apparaît Chaudes-Aigues.
Ville des eaux brûlantes. Ville des pierres qui chantent.
Ici, on vous plonge dans des sources à 82 degrés. Peu en sont revenus tout à fait indemnes. Les ruelles murmurent, les tables appellent, les ventres se souviennent. Mais qui sont les gourmets, et qui sont les gloutons ?
Mais il est trop tard.
Vous êtes déjà sur l’Aubrac.
Les virages vous entraînent vers un pays où l’emblème est le couteau. Rodez apparaît enfin, après une heure et demie d’angoisse, d’émotion et de visions gravées à jamais.
Souvenez-vous :
sur ces routes, ce n’est jamais le bitume le plus dangereux.
Ce sont la précipitation, l’orgueil et l’illusion du gain de temps.
Dans le Cantal, la montagne ne se traverse pas.
Elle vous tolère.
Et elle se souvient toujours de ceux qui l’ont prise pour un simple raccourci.
Foire aux questions – Déviation D921 et flux vers Chaudes-Aigues
Aucune explication officielle détaillée n’a été communiquée publiquement au moment de leur retrait. Les panneaux ont été supprimés sans annonce préalable ni consultation locale formelle.
Les chiffres d’accidentalité du département du Cantal ne montrent pas de baisse globale entre 2017 et 2024.
Les données disponibles concernent l’ensemble du réseau départemental et ne démontrent pas d’amélioration mesurable liée spécifiquement à la déviation.
Historiquement, des alternatives existaient, notamment pour le chemin de Saint-Jacques via Chaudes-Aigues en période hivernale.
Maintenir un fléchage secondaire ou touristique permettrait d’offrir un choix aux automobilistes sans supprimer l’axe principal.
Oui, pour les poids lourds en transit sans desserte locale, la logique de déviation peut être compréhensible : réduction des nuisances et meilleure fluidité des grands axes.
En revanche, cette logique est plus difficile à justifier pour les véhicules particuliers, camping-cars et motos, qui participent à la vie économique locale.
De nombreux professionnels situés entre Saint-Flour et Rodez constatent une baisse significative de fréquentation depuis la disparition des panneaux.
L’épisode des barrages agricoles de décembre a montré qu’un simple retour du flux pouvait recréer immédiatement de l’activité.
La réflexion porte sur :
la remise en place d’un fléchage secondaire ou touristique,
une meilleure communication institutionnelle sur l’itinéraire,
la mise en place éventuelle d’une pétition citoyenne,
une réflexion globale sur les flux en lien avec la réouverture de Caleden.
Parce qu’à un moment, il ne suffit plus de constater.
Le fléchage a disparu sans débat, sans explication et sans consultation.
Ses conséquences, elles, sont bien réelles.
La pétition vise à obtenir une réévaluation officielle de cette décision et l’ouverture d’un débat public sur la gestion des flux routiers.
Un axe routier n’est pas une abstraction administrative.
C’est un levier économique, social et territorial.
Quand le bon sens n’est plus entendu, il devient nécessaire de le faire écrire.
