Stéphane Chaudesaigues

Tatouage, gastronomie & terroir en Cantal – Le blog vivant de Stéphane Chaudesaigues

L’eau chaude à Chaudes-Aigues : une ressource qui traverse sans s’arrêter

vendredi 09 janvier 2026
L’eau chaude à Chaudes-Aigues : une ressource qui traverse sans s’arrêter

À Chaudes-Aigues, l’eau chaude jaillit, fascine, soigne… puis disparaît. Depuis plus de vingt ans, une ressource rare et continue traverse le village sans être réellement utilisée, alors même qu’elle pourrait alléger le quotidien des habitants. Ce texte n’est ni un manifeste technique ni une nostalgie. C’est un regard posé sur un lieu, sur une richesse oubliée, et sur les choix collectifs qui déterminent ce que l’on décide, ou non, de faire de ce qui coule sous nos pieds.

Cet article s’inscrit dans la continuité de la série « Regarder le village », ouverte avec Donner une place à la parole locale. Cette réflexion prolonge directement celle développée dans Le cœur du village et l’eau, et fait écho au regard porté sur le temps long dans Chaudes-Aigues, paisible et vivante… ce que dit l’article, ce que le temps long rappelle.

L’eau ne demande rien. Elle passe.

Il y a cette fontaine de pierre, couleur de rouille et de feu. Une pierre brûlante, mangée par le temps, brouillée par la vapeur. Elle fume encore comme un corps vivant. Elle attire. Comme tous, j’ai avancé la main. Non par bravade, mais par ignorance. Parce qu’on ne se représente pas ce que signifie réellement une eau à quatre-vingts degrés. Parce qu’il ne nous viendrait jamais à l’idée de plonger la main dans une casserole d’eau prête à bouillir. Et pourtant.

La source du Par coule depuis des millénaires. Elle fascine toujours autant. Les gens viennent la voir, la toucher, la photographier. Le folklore des œufs qui cuisent rassure, amuse, banalise presque. Pourtant, l’intensité réelle de cette chaleur surprend toujours. La vapeur chauffe le visage avant même le contact. La main se retire aussitôt. Trop tard. Suffisamment pour comprendre.

Trente secondes d’excitation thermique. Puis les gens s’éloignent. Ils redescendent. Ils tournent le dos à la source.

Bien souvent, ils quittent Chaudes-Aigues avec le sentiment d’avoir vu ce qu’il y avait à voir.

Et pourtant.

Derrière les murets de pierre, le Remontalou coule. Derrière la source visible, l’eau disparaît. Elle jaillit un bref instant, puis s’enfonce à nouveau dans les entrailles du village. Où va-t-elle. Que devient-elle. On oublie facilement que la source du Par n’est pas la source, mais le trop-plein. On oublie qu’il existe près d’une trentaine de sources, toutes issues d’un même système souterrain. Certaines maisons en possèdent encore une, discrète, privée, et sont toujours chauffées grâce à cette eau. Cela existe encore. Mais cela ne se voit plus.

On traverse Chaudes-Aigues comme on traverse un couloir. Droit devant. Sans lever les yeux. Sans interroger ce qui circule sous les pas. Parfois, on quitte l’avenue. On grimpe une ruelle étroite. Des escaliers. Une église. Un point haut. Puis on retombe inexorablement sur cette route qui longe la rivière. On la parcourt d’un bout à l’autre, pour finalement toujours faire demi-tour.

Ville ou village. La question revient sans cesse. Ville l’été, quand les rues se remplissent de curistes et de touristes. Village l’hiver, quand les façades se referment, quand les rues se vident, quand ne restent que celles et ceux qui vivent le village toute l’année. Chaudes-Aigues oscille. Elle cherche son échelle. Comme on cherche un manteau à sa taille pour traverser l’hiver.

On parle de ville thermale. On parle de ville d’eaux. Mais qu’est-ce qu’une ville d’eaux quand l’eau traverse sans s’arrêter. Quand elle soigne ici, chauffe un peu ailleurs, puis repart encore chaude à la rivière. Quand la ressource fondatrice devient un décor qui ne se voit plus, un folklore diffus, une parenthèse touristique qui s’oublie, et que l’on finit par gaspiller.

Géologiquement pourtant, tout est limpide. Il y a environ cinq cents millions d’années, puis deux cent soixante-quinze millions d’années, la terre s’est fissurée. Des failles se sont ouvertes. L’eau s’est infiltrée, lentement, avant de remonter. Toujours la même origine. Toujours le même trajet. Un filon principal, qui se divise en deux troncs, puis se fragmente en une multitude de filets. À l’approche de la surface, les eaux chaudes se mêlent aux eaux froides, ce qui explique les différences de température entre les sources. Mais l’origine est commune. Stable. Fidèle.

Cette eau coule depuis des millénaires. Et depuis plus de vingt ans, elle ne chauffe plus les maisons, parce qu’il a fallu privilégier la station thermale. Elle ressort du centre thermoludique Caleden encore à près de quarante degrés. Sans même parler du trop-plein de la source du Par, qui jaillit à plus de quatre-vingt-deux degrés et qui, lui aussi, est simplement rejeté.

Quand on parle d’énergie, l’imaginaire part aussitôt vers le gigantisme. Barrages, turbines, vallées sacrifiées. Comme si l’écologie devait être massive pour être crédible. Comme si l’économie ne devenait sérieuse qu’à partir du moment où elle efface le paysage.

À Chaudes-Aigues, tout invite pourtant à penser autrement. Une écologie de proximité. Une énergie à taille humaine. Une intelligence collective lente, compatible avec la pierre ancienne, les rues étroites, les hivers longs et rudes. Il ne s’agit pas de transformer le village en vitrine expérimentale. Il s’agit simplement de cesser de gaspiller ce qui le fait tenir debout, une manne incroyable que la nature nous offre.

La ressource est là. Visible. Continue. Prévisible. Elle ne demande pas à être inventée. Elle demande à être regardée autrement.

Il n’existe pas une solution unique. Il existe des combinaisons possibles. Des réponses progressives. Des choix à faire dans le temps.

Un réseau de chauffage urbain par eau chaude, par exemple. Un réseau simple, robuste, capable d’alimenter les bâtiments publics, l’église déjà chauffée à l’eau chaude, l’école, les logements individuels ou collectifs. Chaudes-Aigues l’a déjà fait. Avant beaucoup d’autres. Ce serait un retour au bon sens, pas une innovation.

On pourrait aussi imaginer des boucles de chauffage par quartiers. Des micro-réseaux. Une rue, un îlot, quelques bâtiments. On apprend, on ajuste, on étend. Moins de travaux lourds. Moins de rupture. Plus de souplesse.

Les pompes à chaleur sur eau thermale permettent de multiplier l’énergie disponible. Une calorie devient trois ou quatre. Elles s’intègrent bien dans des rénovations, dans des bâtiments isolés, dans une logique progressive.

Les échangeurs thermiques directs offrent une solution encore plus simple. Utiliser la chaleur telle qu’elle est. Eau chaude sanitaire, bâtiments publics, bassins. Peu de technologie. Peu de maintenance. Beaucoup de cohérence.

Même la production d’électricité est envisageable, à petite échelle, via des cycles basse température. Non pour transformer le village en centrale, mais pour compléter, pour valoriser ce qui l’est déjà.

Et puis il y a les usages les plus évidents. Les plus visibles. Les plus humains. Des bassins pour les pieds, ou pourquoi pas des espaces de baignade, comme à Budapest. Des trottoirs qui ne gèlent pas. Des serres ou des jardins d’hiver. Des lieux où l’on sent physiquement que l’eau n’est pas qu’un souvenir.

À cela s’ajoute une évidence que l’on évite souvent de formuler. Des budgets existent. Des subventions sont régulièrement débloquées. Elles le sont pour des projets visibles, parfois séduisants sur le papier, mais dont l’utilité réelle pour les habitants reste discutable. Des aménagements, des requalifications successives, des déplacements d’équipements qui changent de place sans que cela ne soit utile ni n’apporte une réelle plus-value au village.

Pendant ce temps, des projets autrement plus structurants, à la fois écologiques, économiques et durables, restent à l’état de réflexion. Il y a là un paradoxe difficile à ignorer. L’argent public peut être mobilisé pour des opérations ponctuelles, symboliques ou esthétiques, alors même qu’une ressource locale exceptionnelle pourrait permettre de réduire durablement les charges des habitants, d’améliorer le confort quotidien, et de redonner du sens à l’identité du village.

Penser l’usage de l’eau chaude comme un bien commun, ce n’est pas rêver grand. C’est choisir un projet collectif utile, mesurable, transmissible. Un projet politique au sens noble du terme. Celui qui ne cherche pas à laisser une trace visible immédiate, mais à produire des effets concrets, durables et partagés.

On parle souvent du coût des travaux. On parle moins du coût de l’inaction. Chaque hiver, les habitants sont contraints de débourser des sommes importantes pour se chauffer, pendant que de l’eau à quarante degrés minimum retourne à la rivière. Chaque année, des factures qui montent. Chaque année, une occasion manquée.

À Chaudes-Aigues, la question n’est pas de savoir si c’est possible. Cela l’a déjà été, et bien avant nous, sans les technologies d’aujourd’hui. La question est de savoir si l’on accepte que la ressource qui a façonné le village ne soit plus qu’un décor.

L’eau ne demande rien. Elle coule. Elle attend simplement de reprendre sa place.