Les souris de Chadasaygas

Chronique imaginaire autour d’Étienne Chaudesaigues
Cette chronique imaginaire s’inscrit dans les récits liés à la figure fondatrice d’Étienne Chaudesaigues. À travers une variation mythique autour de la source du Par et du départ vers Paris, elle explore symboliquement les enjeux de transmission, de pouvoir et de continuité du nom à Chaudes-Aigues.
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Les souris de Chadasaygas
(Texte intégral original de Patrick Chaudesaigues – non modifié)
Les chroniques imaginaires de Chaudesaigues
Il était une fois, un très beau jeune homme, au visage aimable et fort bien fait de sa personne. À dire vrai, la nature avait été très généreuse envers lui car de plus, il excellait en de nombreux domaines. Brillant dans les études comme en société, il faisait la joie de tous et par dessus tout incarnait la fierté de sa mère, veuve du célèbre Chaudesaigues, Maître fromager de Saint Urcize dont la réputation s’étendait jadis, dit-on, jusqu’à la capitale.
Malheureusement, la disparition brutale du père Chaudesaigues survînt avant même qu’il ne puisse transmettre à sa famille la secrète recette du fromage de son invention qui fit sa gloire et celle de sa famille. Il laissa ainsi derrière lui, une femme et sept enfants qui eurent tôt fait de devoir vendre leurs biens pour survivre, et de quitter le domaine de la grande fromagerie pour une fermette désuète et isolée.
Dès lors, sa famille ne subsistait plus que dans des productions communes et médiocres ; l’argent faisant défaut, l’avenir brillant auquel était destiné Chaudesaigues le jeune se trouva fort compromis. Il ne lui fut pas possible de poursuivre ses études et dut se résigner à aider sa mère à la fromagerie dont il détestait les tâches ingrates.
Celui-ci se désolait de tant d’injustice et de malchance ; de voir sa pauvre mère s’escrimer à manier de pesantes fourmes le plongeait dans une rare mélancolie et il ne supportait plus lui-même d’égoutter, de presser, de broyer, saler et démouler ses fromages nauséabonds qui le condamnaient désormais à une vie de médiocrité et de pauvreté.
Suite à un hiver trop rigoureux et qui laissa les vaches avec si peu de lait qu’il n’en restait à peine que pour nourrir les infortunés, Chaudesaigues pris la ferme décision de quitter l’Aubrac et de tenter sa chance à Paris afin de subvenir aux besoins de sa pauvre mère et de ses frères et soeurs ; il réussirait dans la vie et deviendrait quelqu’un ! Il ferait fortune à Paris et deviendrait un Monsieur !
La mère Chaudesaigues fit alors le dernier sacrifice qu’elle puisse en offrant à son fils le seul Louis qui restait de leur fortune passée et qu’elle s’était juré de toujours garder pour les pires moments.
Et c’est avec un des vieux habits encore neuf du père et un Louis d’or en poche que Chaudesaigues quitta la ferme, le cœur serré mais déterminé à conquérir Paris…
En ce temps là, il fallait beaucoup marcher pour rejoindre les grands axes mais Chaudesaigues était vigoureux et plein d’entrain. Il avait fier allure avec ses beaux habits.
Pourtant, deux jours de marche plus tard et lors du bivouac près du Remontalou, il fut saisi par des brigands de chemins qui le dépouillèrent de ses biens et du précieux Louis, ne lui laissant pas même ses souliers et que son bâton comme seul soutien.
C’est ainsi qu’il pénétra, le lendemain, honteux et sale, pieds nus et sans un sou à Chaudesaigues, village du même nom que le sien et d’où il savait venir ses lointains aïeux.
« Que ne fut-ce ma propriété ce village plutôt que Paris » s’écria-t-il !
Mis à part quelques pèlerins de St Jacques et des vagabonds, il y avait bien longtemps qu’un étranger, d’autant plus si jeune, n’avait fait halte à Chaudesaigues et malgré sa mauvaise mine et après le récit de ses aventures, la population lui fit bon accueil ; il eut droit à une soupe et un bon lit chez le curé alors en charge de la chapelle des Pénitents.
Comme il s’appelait Chaudesaigues, cela impressionna fortement les habitants dont certains avaient aussi souvenir du célèbre fromage ; la beauté de sa personne et sa plaisante compagnie eurent tôt fait de conquérir les plus récalcitrants et Chaudesaigues fut promptement adopté par tout le village.
« Nous n’avons que de l’eau chaude ici et n’y connaissons rien en fromage mais tu es le bienvenu » lui dit sentencieusement Monsieur le Maire en guise de bienvenue.
En seulement quelques jours, tout le monde ne parlait plus que de ce beau jeune homme, si cultivé malgré sa mauvaise fortune, et à qui il était arrivé tant de mésaventures.
Comme il était aussi doté d’une force peu commune, et malgré la pauvreté du village, il trouva vite de l’ouvrage et bientôt devint un citoyen toujours pauvre mais indépendant : « Mieux vaut tout que du fromage ! » pensait-il souvent.
Bientôt, il attira de fortes convoitises car on le disait aussi fort adroit en certaines choses…
Mademoiselle Guillaumine, fille unique de Monsieur le Maire, n’était pas indifférente non plus au charmant jeune homme et il était bien rare de rencontrer autre chose que des roturiers dans la contrée… Très vite on l’aperçut souvent, en haut de la place Intérieure, près de la source du Par, où flânant dans quelques ruelles sous la bienveillance des saints des oratoires, à se laisser conter fleurette par le désormais très entreprenant Chaudesaigues.
Mais les yeux de la belle ne le détournaient nullement de ses ambitions et devoirs envers sa famille ; Paris semblait pourtant ne devenir qu’un songe… Chaudesaigues pensait bien que son avenir était possible dans ce village désormais sien mais ne souhaitait pas rester homme à tout faire ou bûcheron toute sa vie. Il lui fallait réussir ici comme ailleurs et être de bonne condition pour prétendre à marier Mademoiselle Guillaumine !
Le temps passant, les rendez-vous galants se fixèrent désormais à la source du Par où Chaudesaigues passait de longs moments à attendre l’objet de sa convoitise. Mais c’était toujours assez tardivement le soir, et bien après ces horribles parages de cochons qui empestaient encore plus que le fromage !
De fait, il y rencontra beaucoup de gens du village et encore plus des alentours et s’aperçut des fortes croyances en bienfaits de cette eau aux vertus miraculeuses. Des vieilles femmes aux rebouteux, des paralytiques aux asthmatiques et même certains notables (qui ne disaient pas croire aux superstitions), il en voyait ainsi des poignées venir prendre de cette précieuse eau qu’ils embouchonnaient tous promptement.
C’est alors qu’il eut une révélation : « Que ne puis-je embouteiller de toute cette eau guérisseuse et qui coule à flots sans s’interrompre, en faire commerce et la vendre dans toutes les contrées de France aux souffreteux, plutôt qu’elle soit gâchée par des cochonneries et par quelques superstitieux ? »
Mademoiselle Guillaumine, organisa alors un rendez-vous entre Monsieur son père et Chaudesaigues qui put ainsi lui exposer son formidable projet. Monsieur le Maire n’en croyait pas ses oreilles, comprit l’importance des enjeux qui devinrent rapidement et par des arrangements officiels, la première exploitation d’eau guérisseuse de France !
Chaudesaigues gagna ce même jour et en un coup, la source du Par et la main de Guillaumine ; Monsieur le Maire devenant en la circonstance son beau-père et associé, tout disposé à prêter les fonds nécessaires au lancement de l’entreprise.
De mémoire de Caldaguès, il n’y eut jamais dans le Cantal tout entier et certainement dans toute l’Auvergne une réussite aussi extraordinaire !
Certains grands du Royaume, miraculeusement guéris, eux-aussi, par l’eau de Chaudesaigues, en vantaient les mérites dans toutes les Cours d’Europe et sa renommée devint universelle en un instant.
Malgré son débit de 5 litres par seconde, la source ne semblait pas pouvoir fournir assez de cette eau bienfaisante qui se vendait désormais aux prix de l’or et des mesures durent être prises afin de l’économiser ; les habitants du village n’eurent plus le droit de se chauffer, ni de prendre de l’eau à la source, quant aux pareurs de cochons, ils furent rejetés en dehors du village.
Les vols et détournements d’eau furent sévèrement punis et un petit bâtiment fortifié fut érigé autour de la source, à sa naissance même, pour en interdire l’accès à quiconque. Seul Chaudesaigues en avait les clés et rituellement, se rendait chaque soir jalousement à la source, se félicitant toujours de sa grande intelligence et de sa merveilleuse et fulgurante réussite.
Chaudesaigues devint en peu de temps Monsieur Chaudesaigues, l’homme qui apporta la prospérité et l’opulence à Chaudesaigues ; de fait, il succéda rapidement à son beau-père et devint lui-même maire et père tout à la fois car Guillaumine lui donna des jumeaux (qu’il nomma Jean et Jean).
Il devint ainsi l’homme le plus en vue du village et ne manqua pas à sa promesse de toujours soutenir sa famille : chaque semaine, il faisait envoyer de l’argent à sa mère mais ne souhaita jamais, nul ne sut pourquoi, qu’elle réside dans sa commune avec ses frères et sœurs.
Fort de cette réussite fulgurante et exceptionnelle, Monsieur Chaudesaigues ne cessa d’investir et de développer Chaudesaigues.
Les gains devenant colossaux, il se trouva pris de grandeur et de générosité, achetant sans cesse d’immenses terres, demeures et châteaux, bâtissant des ponts, des routes, des hospices et des hôpitaux ainsi que des écoles. S’occupant de tout et de tous, il travaillait jusqu’à 17 heures par jours et se plaignait de ne pouvoir faire plus.
Toutefois pétri d’impatience et impétueux de nature, il ne prit pas garde aux dépenses considérables entraînées par ces actions démesurées et souvent se trouva contraint de faire crédit.
Mais il n’y avait pas à s’inquiéter puisque l’eau coulait toujours à flots…
C’est ainsi que Chaudesaigues devint Chaudesaigues, le village devint ville et la plus grande du Cantal, ainsi que préfecture du département.
La fabrique se transforma en une véritable usine qui faisait vivre des milliers de personnes et pour tout dire, le département presque entier.
Monsieur Chaudesaigues y fit bâtir un immense Hôtel particulier inspiré d’une célèbre architecture parisienne (l’Hôtel du Pin de la Tour Gouvernet se situant au 8, rue Royale à Paris) et d’où il dirigeait ses affaires et presque toutes celles du pays.
On appelait maintenant Monsieur Chaudesaigues, Monsieur…
Monsieur ne cessait d’agir, de développer et de faire fructifier ses biens. Certains disaient qu’il possédait jusqu’à la moitié du Cantal tout entier et qu’il aurait fallu à un solide montagnard plus d’un an pour faire le tour de toutes ses propriétés.
Certains disaient qu’il était tyrannique, despotique et avare mais il paraît qu’il ne pris jamais plus que ce qu’il ne donna.
En moins de 20 ans, il avait bâti un véritable empire et son rêve de jeune homme était devenu réalité. Pourtant il avait fallu se battre contre toutes les intrigues, les jalousies et perfidies qui faisaient aussi de son pain quotidien.
Bien que marqué par les circonstances exceptionnelles de sa vie, il n’avait rien perdu de son charme ni de sa vivacité, et malgré la somme considérable de travail qu’il s’était imposé et qui aurait tué n’importe qui d’autre : Monsieur c’est Monsieur.
Un soir d’automne et comme à l’accoutumée, Monsieur se rendit seul à la source du Par. Il regardait toujours émerveiller cette source d’abondance à qui il devait tout, SA source.
Dans l’imperturbable et régulier bouillonnement de l’eau qui seul troublait le silence, il pensait à toutes ces années passées, à son arrivée à Chaudesaigues, aux premiers rendez-vous d’amour avec Guillaumine, à ses deux fils, à tout ce qu’il avait construit.
Étrangement, un sentiment profond de solitude l’envahit.
Comme pour l’accompagner dans son désarroi, la source sembla avoir comme un hoquet, ce qui provoqua chez Monsieur une rare stupeur… Il lui semblait que le débit variait et allait en diminuant : « c’est complètement impossible ?! » se dit-il, et pourtant la source ne cessait de hoqueter dans de terrifiants gargouillis.
Et puis l’impensable arriva ; après quelques derniers soubresauts et crachotements, l’eau cessa finalement de couler de la gueule désormais béante et vide de la source du Par.
Monsieur Chaudesaigues n’avait jamais connu pire sentiment et crût devenir fou !
Face à cet orifice insondable qui semblait comme un sexe géant, il eut le réflexe d’y introduire la main comme pour y déloger un caillot.
Et c’est alors qu’il sentit comme une fourrure soyeuse au bout de ses doigts ; cela bougeait et palpitait tout en grattouillant les parois de la pierre encore humide.
Quelque chose le mordit et lui arracha un cri de douleur ; une souris surgit brusquement de la gueule de la source… Ses yeux étaient cruels, vides et laiteux comme ceux d’un aveugle et ses dents semblaient forgées dans le meilleur métal.
Elle se dressa sur ses petites pattes arrières et poussa un cri strident auquel répondit un fort brouhaha qui semblait surgir de l’intérieur de la Source.
Des dizaines de souris se mirent alors à apparaître à leur tour, puis d’autres encore… en quelques minutes, les rongeurs agressifs et sournois se comptaient par centaines et d’autres apparaissaient encore dans un flot continu.
Monsieur Chaudesaigues tenta de les contenir, enfonçant ses deux mains entières dans la source comme pour la colmater mais ses membres furent déchirés par les dents acérées, le contraignant à s’écarter.
Les souris se comptant maintenant par milliers ne se contenaient plus dans la fortification et rongeaient tout sur leur passage jusqu’à ménager un accès vers l’extérieur.
Monsieur Chaudesaigues, horrifié vit alors la source du Par exploser et se réduire en miettes pour faire place à un gouffre sans fond qui laissait entrevoir des quantités innombrables de rongeurs qui s’empressaient vers l’extérieur.
Les souris se répandirent alors par centaines de milliers dans Chaudesaigues, dévastant tout sur leur passage et en quelques heures à peine, semblaient être des millions qui couraient sur les versants des collines environnantes comme pour dévorer entièrement le Cantal.
Dans l’excavation, Monsieur Chaudesaigues vit alors le spectacle le plus effroyable de sa vie ; ses frères et sœurs étaient là, ligotés contre le rocher, des souris dévoraient leurs yeux et d’autres parties de leur corps, en leur arrachant des hurlements atroces.
Un rat géant apparut ; sa queue énorme pendait et frottait comme un fouet contre le ventre blanc de sa mère prisonnière de ses pattes griffues.
Monsieur poussa un hurlement et s’élança contre le monstre qui lui trancha les deux mains d’un seul coup de crocs en le précipitant dans les entrailles de la terre !
Chaudesaigues s’éveilla d’un bond en hurlant ; il se trouvait toujours au bord du Remontalou dans son bivouac de la veille et bien emmitouflé dans son vieux paletot rapiécé…
Nuls gredins aux alentours et nul Louis d’or dans sa poche : ces quelques sous étaient toujours bien là et son baluchon fut vite jeté sur l’épaule : « Il faut avoir de l’eau chaude dans la tête, ma parole ! » n’arrêtait-il pas de se répéter.
Il se remit promptement en route et arriva le soir-même à Chaudesaigues avec un curieux sentiment de déjà vu.
Le village était paisible et endormi ; à pas de loup, il se dirigea vers la place Intérieure et observa les alentours quelques instants avec inquiétude ; il ne voulait être vu de personne.
De son baluchon, il en extirpa délicatement un morceau de fromage, sa seule pitance, et le déposa respectueusement au pied de la source du Par.
Étienne repartit aussitôt en direction de St Flour où de là, il monterait sur Paris où l’attendait, il l’espérait ardemment, la belle Mademoiselle Flageolet…
Une variation autour d’un même départ
Le départ d’Étienne Chaudesaigues, tel qu’il est documenté historiquement, marque l’origine d’une lignée. Cette chronique en propose une lecture imaginaire, venant enrichir la compréhension symbolique de ce moment fondateur.
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Étienne Chaudesaigues – des gorges du Bès à la naissance d’une lignée.
